Les PDAs des années 1990, brilliants ancètres des smartphones

Psion Série 3 : Le Génie dans Votre Poche, l’Ancêtre Oublié du Smartphone

A peu près à l’époque où apparaissaient juste les premiers téléphones portables en France, et quelques années avant l’apparition des premiers smartphones, il existait des PDA, des Personnal Digital Assistants, des ordinateurs de poche complètement révolutionnaires, extrêmement pratiques et inventifs, telle que la série britannique des Psion.

Je n’étais pas vraiment fan et n’avait pas vraiment besoin des premiers téléphones portables à l’époque (j’utilisais plutôt des pagers), donc j’avais fait l’impasse sur le téléphone portable, il me semblait plus utile d’avoir ce type d’appareil que j’ai acheté dès 1993.

Psion était à l’origine un constructeur d’équipements militaires, d’où la solidité légendaire des Psion que l’on disait pouvoir être projetés sur du béton d’un mètre de haut, l’appareil se désossait, mais ils se rassemblait assez facilement. (Je n’ai jamais fait l’essai… :grinning_face_with_smiling_eyes:)

Au début des années 1990, l’informatique vivait un paradoxe : des ordinateurs de bureau à la puissance grandissante clouaient les utilisateurs à leur chaise, tandis que les tentatives de mobilité se limitaient à des agendas électroniques anémiques. Dans ce vide, une société britannique visionnaire, Psion, fondée par David Potter, a dévoilé un appareil qui allait définir une toute nouvelle catégorie de produits. Le Psion Série 3 n’était pas un gadget, mais le premier véritable ordinateur de poche : un bureau complet, puissant et autonome, tenant dans la main. Il représentait une vision révolutionnaire de ce que pouvait être l’informatique mobile, bien avant l’avènement du smartphone.:

1. Un Design Révolutionnaire pour son Époque

Le succès et l’attrait durable du Psion Série 3 ne sont pas le fruit du hasard, mais de choix de conception fondamentaux qui privilégiaient l’ergonomie, l’autonomie et la robustesse. Chaque élément était pensé pour une utilisation nomade et efficace.

1.1. Le Format « Clamshell » : Protection et Ergonomie

Le design en « clamshell » (coquillage) était une innovation majeure. En se refermant sur lui-même, il offrait trois avantages décisifs pour l’utilisateur :

  1. Protection efficace : Une fois fermé, l’écran et le clavier, les deux composants les plus vulnérables, étaient parfaitement protégés, rendant l’appareil idéal pour le transport.
  2. Angle de frappe confortable : Le mécanisme d’ouverture ingénieux faisait basculer le clavier vers l’avant, le soulevant pour créer un angle de frappe naturel et confortable, une caractéristique absente de la plupart des appareils de poche.
  3. Accès instantané aux applications : Véritable coup de génie, la charnière n’était pas un simple pivot. Elle intégrait une barre de boutons dédiés, permettant de lancer instantanément les applications principales (Agenda, Traitement de texte, etc.) sans avoir à naviguer dans des menus.

1.2. Le Clavier : Un Atout Inégalé

À une époque où ses concurrents, comme l’Apple Newton, pariaient sur des stylets et une reconnaissance d’écriture souvent faillible, Psion a fait le choix d’un clavier QWERTY physique. Ce clavier, bien que miniaturisé, offrait une expérience de saisie tactile, rapide et fiable, transformant le Série 3 en une véritable machine à écrire de poche, un outil de productivité littéralement inégalé pour la rédaction de textes longs, bien au-delà des simples notes.

1.3. Une Autonomie Record et une Conception Robuste

L’efficacité énergétique du Psion Série 3 était tout simplement exceptionnelle. Il pouvait fonctionner de 20 à 35 heures avec seulement deux piles AA standard, une autonomie qui se mesurait en semaines d’utilisation réelle. Pour garantir la sécurité des données, une pile bouton de sauvegarde (CR1620 pour les modèles 3 à 3c, puis une CR2025 plus endurante pour le 3mx) prenait le relais, préservant le contenu de la mémoire vive lors du changement des piles principales.

Cette ingénierie s’accompagnait d’une réputation de solidité. La robustesse globale de l’appareil était telle que de nombreux exemplaires sont encore parfaitement fonctionnels des décennies plus tard, malgré des points de défaillance devenus célèbres chez les passionnés, comme la rupture des charnières ou l’apparition de lignes verticales (« jail bars ») dues à l’usure de la nappe de l’écran.

Cette base matérielle exceptionnellement bien pensée a servi de fondation à une gamme qui n’a cessé d’évoluer, chaque modèle améliorant cette formule gagnante.

2. La Famille Série 3 : Une Évolution Puissante

La gamme Série 3 ne s’est pas limitée à un seul modèle. Elle a évolué sur près d’une décennie, de 1991 à 1998, chaque nouvelle version apportant des améliorations significatives en termes de puissance de calcul, de qualité d’affichage et de fonctionnalités de connectivité.

2.1. Les Quatre Modèles Principaux

  • Série 3 (1991) : Le pionnier. Il a défini le concept et le marché des PDA (Personal Digital Assistant) avec son design clamshell et sa suite logicielle intégrée.
  • Série 3a (1993) : La mise à niveau majeure. Il a introduit un écran haute résolution (le double du modèle original), un processeur deux fois plus rapide et un microphone pour l’enregistrement de mémos vocaux.
  • Série 3c (1996) : L’ère de la connectivité sans fil. Ce modèle a ajouté un port infrarouge (IrDA), permettant un échange de données facile et sans câble entre appareils compatibles.
  • Série 3mx (1998) : L’apogée de la gamme. Il a bénéficié d’un processeur beaucoup plus rapide, le rendant plus réactif, et a introduit un écran rétroéclairé, améliorant considérablement la lisibilité en faible lumière.

2.2. Tableau Comparatif des Caractéristiques

Ce tableau synthétise les avancées techniques clés à travers les quatre générations principales de la Série 3.

Caractéristique Psion Série 3 Psion Série 3a Psion Série 3c Psion Série 3mx
Processeur NEC V30H @ 3.84 MHz NEC V30H @ 7.68 MHz NEC V30H @ 7.68 MHz NEC V30MX @ 27.684 MHz
Écran 240x80 (monochrome) 480x160 (avec niveau de gris) 480x160 (avec niveau de gris) 480x160 (rétroéclairé)
RAM 256K / 512K 256K à 2MB 1MB / 2MB 1MB / 2MB
Ajout Clé Concept initial Écran amélioré, micro Port Infrarouge (IrDA) Processeur rapide, rétroéclairage

Cependant, la véritable révolution du Psion Série 3 n’était pas seulement matérielle ; elle résidait dans l’intelligence et la cohérence de son environnement logiciel.

3. Plus qu’un Agenda : Une Suite Logicielle Complète

La valeur exceptionnelle du Psion Série 3 provenait de son système d’exploitation et de sa suite d’applications intégrées, qui le transformaient en un véritable bureau mobile, prêt à l’emploi dès la sortie de la boîte.

3.1. EPOC16 : Un Système d’Exploitation Multitâche

Le Psion Série 3 fonctionnait sous EPOC16, un système d’exploitation 16 bits conçu par Psion. Sa caractéristique la plus remarquable était le multitâche préemptif. Concrètement, cela signifiait que l’utilisateur pouvait lancer plusieurs applications en même temps — par exemple, rédiger un rapport dans le traitement de texte tout en consultant une date dans l’agenda et des chiffres dans le tableur — et basculer instantanément de l’une à l’autre. Cette fluidité contrastait radicalement avec les concurrents sous MS-DOS, limités à une seule tâche à la fois, qui forçaient l’utilisateur à fermer une application pour en ouvrir une autre. Le système suivait également une philosophie « instant-on », s’allumant et s’éteignant instantanément, toujours prêt à l’emploi.

3.2. Les Applications Intégrées : Le Bureau dans la Poche

Chaque Psion Série 3 était livré avec une suite de productivité complète et remarquablement fonctionnelle :

  • Agenda : Souvent considérée comme l’« application phare », elle offrait une gestion sophistiquée des rendez-vous, des tâches à faire, des anniversaires et des alarmes.
  • Word : Un traitement de texte complet, capable de gérer des documents longs avec des options de mise en forme avancées pour l’époque.
  • Sheet : Un tableur puissant, qui, à partir du modèle 3a, incluait même des capacités de création de graphiques.
  • Data : Une base de données simple mais flexible, idéale pour gérer des listes de contacts, des inventaires ou toute autre collection d’informations structurées.
  • Usages : Ensemble, ces outils permettaient aux professionnels et aux étudiants de gérer leur emploi du temps, de rédiger des documents, de suivre leurs finances et d’organiser leurs contacts, le tout à partir d’un appareil tenant dans leur poche. Cette suite logicielle était si fondamentale que même la version rebadgée pour le marché de l’éducation, l’Acorn Pocket Book, conservait les mêmes outils sous des noms différents (‹ Write › pour ‹ Word ›, ‹ Abacus › pour ‹ Sheet ›).

Psion ne s’est pas contenté de fournir des outils puissants ; il a aussi donné à ses utilisateurs le pouvoir d’en créer de nouveaux.

4. Le Pouvoir aux Utilisateurs : Le Langage OPL

L’une des caractéristiques les plus visionnaires et uniques du Psion Série 3 était l’intégration d’un environnement de développement complet, accessible à tous : le langage OPL.

4.1. Programmer sur son Appareil

L’OPL (Open Programming Language) était un langage de programmation simple, dont la syntaxe s’apparentait au BASIC, intégré en standard dans chaque appareil. Son audace la plus révolutionnaire était de donner le pouvoir à n’importe quel utilisateur, même sans expérience, d’écrire, de tester et d’exécuter ses propres programmes directement sur le Psion. Il n’y avait besoin d’aucun autre ordinateur, ni d’outils de développement coûteux. Il était même possible de créer des applications avec des interfaces graphiques complètes, incluant des boîtes de dialogue, des menus et des icônes.

4.2. L’Ancêtre de l’« App Store »

Cette accessibilité a donné naissance à une communauté de développeurs amateurs et professionnels extraordinairement active. Des milliers de logiciels, allant de simples utilitaires à des jeux complexes et des applications professionnelles, ont été créés et partagés. Ce foisonnement a donné naissance à des archives en ligne, comme l’emblématique bibliothèque 3-Lib gérée par Steve Litchfield, qui regroupaient des milliers de programmes. Ce modèle, où une plateforme ouverte et des outils intégrés catalysent la création par la communauté, était une préfiguration saisissante de l’App Store, plus d’une décennie avant son apparition.

Cet appareil, si riche en logiciels, n’était pas pour autant une île isolée ; il disposait de multiples moyens pour communiquer avec le monde extérieur.

5. Connecter le Psion au Reste du Monde

Loin d’être un simple outil de prise de notes isolé, le Psion Série 3 a été conçu avec de multiples options de connectivité qui lui permettaient de synchroniser ses données, d’accéder à des réseaux et d’interagir avec d’autres périphériques.

  • Liaison Série (3-Link) : Le principal moyen de communication avec un ordinateur de bureau. À l’aide d’un câble série et du logiciel PsiWin, un utilisateur pouvait synchroniser ses fichiers avec un PC ou un Mac. Le Psion apparaissait alors simplement comme un disque externe, rendant le transfert de documents extrêmement simple. La vitesse de cette connexion a d’ailleurs évolué avec la gamme, passant de 9600 bps sur le Série 3 à un très rapide 115 200 bps sur le 3mx, démontrant l’amélioration continue de la plateforme. Le connecteur physique a également changé, passant d’un port propriétaire à 6 broches sur les Série 3/3a à un connecteur différent sur les 3c/3mx, qui fut ensuite partagé avec le Série 5.
  • Modem Externe : En connectant un modem externe (comme le Psion Travel Modem), le Série 3 pouvait se connecter à Internet. Cela permettait d’envoyer et de recevoir des e-mails, et même de naviguer sur le web de manière très basique via des navigateurs textuels, une capacité remarquable pour l’époque.
  • Port Infrarouge (IrDA) : Intégré sur les modèles 3c et 3mx, le port infrarouge offrait une connectivité sans fil. Il permettait de transférer rapidement des fiches de contact, des rendez-vous ou des fichiers entre deux appareils Psion, simplement en les plaçant face à face.
  • Impression Directe : Grâce à des câbles série ou parallèles optionnels, il était possible d’imprimer des documents directement depuis le Psion sur une large gamme d’imprimantes, renforçant son statut de véritable bureau mobile.

6. Conclusion : Un Héritage Durable

Le Psion Série 3 fut bien plus qu’un simple produit à succès. Il représente un jalon essentiel dans l’histoire de l’informatique personnelle, prouvant la viabilité et la pertinence du concept d’ordinateur de poche bien avant que les smartphones n’entrent dans notre quotidien. En combinant un design matériel ingénieux, une autonomie record, un système d’exploitation multitâche et une suite logicielle complète, il a défini les attentes pour toute une génération d’appareils mobiles.

Son héritage le plus important réside peut-être dans son système d’exploitation. Le modeste EPOC16 a évolué pour devenir EPOC32, qui a lui-même servi de fondation à Symbian OS. Ce système d’exploitation a dominé le marché naissant des smartphones pendant près d’une décennie, équipant des centaines de millions d’appareils conçus par des géants comme Nokia, Ericsson et Motorola. Ainsi, l’ADN du petit ordinateur de poche britannique se retrouve au cœur de la première révolution des téléphones intelligents. Aujourd’hui, le Psion Série 3 reste une icône de l’ingénierie britannique, un témoignage de l’innovation audacieuse et un ancêtre direct et visionnaire, dont l’ADN se retrouve dans chaque smartphone que nous tenons aujourd’hui dans nos mains.

Et pour finir sur cette histoire fabuleuse des Psion, la série des Psion a culminé avec le Psion Revo en 1999. Un véritable petit ordinateur portable d’une finition absolument parfaite. Avec un clavier mécanique sensationnel. C’était vraiment le top du top.

Et la différence par rapport à un ordinateur portable, c’est que la chose, une fois refermée, était grosse comme un étui à lunettes…

Ces appareils étaient classés comme personnal digital assistant (PDA) et pas comme ordinateur portable. On voit bien l’énorme différence avec un ordinateur portable, ne serait-ce que l’encombrement et l’autonomie. Et on voit bien que l’utilisation n’est pas la même non plus.

Il faudra attendre les smartphones pour que tous ces concepts soient repris et intégrés dans un appareil qui en plus avait une connexion internet, d’où le passage de la dénomination de PDA à smartphone.

[!Note]
Une note personnelle. Je regrette que le smartphone s’appelle smartphone. Pas tellement à cause de son nom anglo-saxon, mais plutôt parce que quasiment personne ne téléphone plus avec ces appareils. C’est une fonction vraiment accessoire. Et la dénomination de PDA d’assistants numériques personnels (ANP) en français aurait été beaucoup plus appropriée que celle de smartphone.