OS/2 : l’histoire du système d’exploitation qui aurait dû gagner
Vous souvenez-vous d’OS/2® ? Non, vraiment, prenez deux secondes. Si vous avez moins de quarante ans, la réponse est probablement non. Et pourtant, ce système d’exploitation a été, à un moment précis de l’histoire de l’informatique personnelle, ce qui se faisait de mieux. Techniquement supérieur à ce que proposait Microsoft®. Porté par deux géants qui, ensemble, auraient dû écraser la concurrence avant même qu’elle n’existe. Alors comment expliquer qu’aujourd’hui, OS/2 ne soit plus qu’une note de bas de page dans les livres d’histoire de l’informatique, quand Windows® trône sur des centaines de millions de machines ?
C’est toute l’histoire que je vous propose de retracer aujourd’hui. Et je vous préviens tout de suite : c’est une histoire de divorce, avec ses torts partagés, ses rancœurs, et un enfant — Windows NT® — dont on se dispute encore la paternité.
Un mariage de raison, en 1987
Remontons au milieu des années 1980. Le MS-DOS® commence sérieusement à montrer ses limites : pas de vrai multitâche, une gestion de la mémoire calamiteuse limitée à 640 Ko, aucune protection entre les applications. Bref, l’informatique personnelle a besoin d’un successeur digne de ce nom.
IBM® et Microsoft s’associent alors pour construire ce successeur. Le projet s’appelle OS/2, en écho à la gamme de PC Personal System/2 qu’IBM s’apprête à lancer. Sous la direction du concepteur logiciel Ed Iacobucci côté IBM, l’équipe livre en décembre 1987 une première mouture prometteuse : mode protégé, véritable multitâche préemptif, gestion de la mémoire digne de ce nom. Sur le papier, tout y est. IBM ira jusqu’à vanter un système capable d’être « a better DOS than DOS, and a better Windows than Windows » — rien que ça.
Mais voilà. Est-ce qu’un bon produit technique suffit à gagner un marché ? Non, non. Vous n’y êtes pas du tout, et l’histoire d’OS/2 va vous le démontrer avec une cruauté presque pédagogique.
Le poids d’un géant
Il faut ici comprendre ce qu’était IBM à l’époque : une entreprise organisée en couches hiérarchiques épaisses, où chaque décision technique passait par des comités, des validations, des cycles de revue interminables. Développer un pilote graphique chez IBM, c’était un peu comme faire changer une virgule dans un traité international — chacun voulait son mot à dire, et personne n’osait trancher seul.
Microsoft, de son côté, fonctionnait déjà à l’opposé : de petites équipes, des décisions rapides, une tolérance au risque que la culture IBM ne connaissait tout simplement pas. Deux philosophies d’entreprise dans un seul projet. Vous devinez la suite : les délais s’accumulent, les versions glissent, et la frustration grandit des deux côtés du couloir.
C’est dans ce climat qu’en 1988, Microsoft recrute David Cutler, ancien architecte de VMS chez Digital Equipment Corporation. Cutler n’a jamais caché son peu d’estime pour l’architecture d’OS/2, qu’il jugeait être une sorte de « DOS amélioré » sans ambition véritable. On lui confie malgré tout un projet baptisé en interne « NT OS/2 » — une architecture entièrement nouvelle, pensée depuis la feuille blanche. Retenez bien ce nom. On y revient dans un instant, et ce n’est pas un hasard si je vous le signale dès maintenant.
1990 : le divorce
Entre-temps, Microsoft sort Windows 3.0. Et c’est un carton. Un vrai, un immense succès commercial que personne, pas même chez Microsoft, n’avait vraiment anticipé à cette échelle. Du coup, une question toute simple se pose en interne : pourquoi continuer à investir massivement dans un système co-développé avec IBM, poussif et politiquement compliqué, quand on tient déjà entre les mains une martingale commerciale ?
Microsoft tranche donc unilatéralement : le projet « NT OS/2 » est débaptisé et devient Windows NT, un système autonome, indépendant de l’architecture d’OS/2. La rupture officielle entre les deux entreprises intervient en 1991-1992, IBM récupérant seule le développement d’OS/2. On parle à l’époque, dans la presse spécialisée, d’un véritable « divorce » — le mot n’est pas trop fort.
IBM continue seule l’aventure et sort OS/2 2.0 en 1992, un système 32 bits techniquement solide. Puis vient OS/2 Warp en 1994, la version la plus aboutie, la plus ambitieuse — celle censée reconquérir le grand public.
Windows 95, ou la victoire du marketing sur la technique
Et c’est là que les choses se compliquent vraiment. Parce qu’en 1995, Microsoft sort Windows 95. Techniquement, OS/2 Warp n’a rien à lui envier, et certains diront même qu’il lui est supérieur sur plusieurs points, notamment la stabilité du multitâche. Alors pourquoi Windows 95 a-t-il écrasé OS/2 sur le marché grand public ?
Vous allez me dire que c’est une question de qualité produit. Et bien non, une fois de plus.
La réponse tient en trois mots : écosystème logiciel disponible. Microsoft a fait un choix redoutablement intelligent en gardant l’API Win32 très proche de l’ancienne API Win16, ce qui a permis à des milliers d’éditeurs de porter leurs logiciels vers Windows sans douleur. IBM, de son côté, n’a jamais réussi à convaincre les constructeurs de matériel d’écrire des pilotes pour OS/2, ni les éditeurs de logiciels d’y porter massivement leurs applications. On peut avoir le meilleur moteur du monde, si personne ne fabrique de carrosserie qui va avec, la voiture reste au garage.
Ajoutez à cela une communication grand public quasi inexistante côté IBM, face à un rouleau compresseur marketing signé Microsoft — la fameuse campagne Windows 95, ses files d’attente devant les magasins, son omniprésence médiatique — et vous obtenez un résultat sans appel. Windows 95 s’impose. OS/2 Warp, malgré ses qualités, reste un système de connaisseurs.
La revanche discrète des coulisses
Mais — et j’insiste sur ce « mais » — l’histoire d’OS/2 ne s’arrête pas à cette défaite grand public. Loin de là.
Parce qu’à la même époque, dans les salles serveurs des banques, dans les distributeurs automatiques de billets, dans les systèmes de contrôle industriel et de transport, OS/2 devient une référence absolue de stabilité. À son apogée, une écrasante majorité des distributeurs automatiques de billets dans le monde tournaient sous OS/2 — pas parce que c’était à la mode, mais parce que ce système ne plantait tout simplement pas. Et dans un distributeur de billets, c’est quand même la moindre des choses qu’on lui demande.
Cette réputation de robustesse a offert à OS/2 une seconde vie, invisible du grand public mais bien réelle : des systèmes critiques, tournant jour et nuit, sans tambour ni trompette. Magique, dans un sens — un système jugé mort par le marché, mais indispensable dans les infrastructures qui font tourner l’économie réelle.
Et aujourd’hui ?
IBM a mis fin à son support officiel d’OS/2 le 31 décembre 2006. La belle affaire, me direz-vous, ça fait vingt ans. Sauf que le système n’a pas complètement disparu — et je parle en connaissance de cause de ces technologies qui refusent obstinément de mourir quand une niche industrielle en dépend. Serenity Systems a repris le flambeau dès 2001 avec eComStation, puis Arca Noae a pris la relève en 2017 avec ArcaOS, une distribution toujours maintenue et mise à jour à ce jour, qui continue de faire tourner du matériel bancaire, industriel et embarqué que personne n’a jamais eu le courage — ni le budget — de réécrire.
Reste la question qui fâche : Windows NT est-il, oui ou non, l’héritier d’OS/2 ? On entend souvent cette affirmation circuler, un peu paresseusement. La réalité est plus nuancée. Cutler a bien porté quelques concepts issus de son passage sur le projet — la gestion des exceptions, notamment, présente une parenté troublante entre les deux systèmes — et une partie des développeurs OS/2 de Microsoft a effectivement rejoint l’équipe NT après la rupture. Mais l’architecture profonde de NT doit infiniment plus à VMS et au bagage de Cutler chez Digital qu’au code d’OS/2 lui-même. L’héritage est donc réel, mais il se niche dans les têtes des ingénieurs qui sont passés d’un projet à l’autre, pas dans les lignes de code recopiées.
Alors, OS/2, technologie ratée ou idée en avance sur son temps ? Je vous laisse méditer sur cela. Ce que je retiens, moi, c’est qu’un système jugé mort par le grand public depuis trente ans continue, quelque part, dans une salle serveur climatisée d’une banque que vous fréquentez peut-être, à distribuer tranquillement vos billets. Comme un vieux disque vinyle qui tourne encore dans un monde qui a définitivement basculé sur le streaming — personne ne l’entend, mais il n’a jamais vraiment cessé de jouer.