A quoi sert l'intelligence ?

Après environ trois ans de débat sur la nature de l’intelligence artificielle avec l’arrivée de ChatGPT, ne serait-il pas temps de se poser la question « à quoi sert l’intelligence? »

Vous me direz… En voilà une question qu’elle est bête :roll_eyes:. Mais d’un autre côté, François Mitterrand disait « Poser une question qui ne se pose pas est la plus sûre façon de prouver qu’elle se pose. »

Donc ça c’est fait.

Vous êtes vous déjà posé ce type de question? Je ne fais plus de calcul mental, je laisse ça à ma calculatrice, suis-je bête pour autant. Ou, Je n’essaye jamais de me rappeler ce que je dois faire à l’avenir, puisque je note toutes mes tâches. Suis-je bête pour autant?

Et puis depuis environ trois ans, je délègue une partie de mon travail de réflexion à l’intelligence artificielle. Suis-je bête pour autant, ou suis-je moins intelligent?

C’est à ce type de question que cette vidéo essaye de répondre ou du moins vous convie à réfléchir:

Si l’on considère que la décharge cognitive constitue l’un des mécanismes fondamentaux de notre architecture mentale – cette propension du cerveau humain à externaliser ses opérations coûteuses en ressources vers des supports extérieurs – nous nous trouvons face à une proposition pour le moins troublante. L’écriture elle-même, cette invention cardinale de notre civilisation, n’est-elle pas d’abord un aveu d’économie cognitive, un refus de mobiliser indéfiniment notre mémoire organique au profit d’une mémoire cristallisée, matérialisée hors de nous ?

Dès lors, une question s’impose avec une certaine violence conceptuelle : la paresse intellectuelle ne serait-elle pas inscrite au cœur même de notre condition ? Non pas comme défaut ou régression, mais comme principe moteur, force génératrice de notre singularité ?

Car enfin, si l’on examine l’ensemble de nos productions matérielles – cette constellation d’objets manufacturés qui accompagne et redéfinit sans cesse notre existence – ne doit-on pas y reconnaître les expressions successives d’une même stratégie d’évitement : déléguer, transférer, externaliser tout ce qui grève notre budget énergétique cérébral ? Chaque outil, chaque dispositif technique apparaît alors comme le fruit d’une intelligence essentiellement paresseuse, au sens noble du terme, qui cherche obstinément à se libérer des tâches pénibles pour mieux se consacrer à d’autres horizons.

La conclusion s’impose avec une logique implacable, presque dérangeante : l’évolution humaine, que nous mesurons volontiers à l’aune de notre capacité inventive et de notre accumulation technologique, serait indissociable de cette paresse première. Invention et évitement seraient les deux faces d’une même médaille anthropologique.

Une perspective vertigineuse, n’est-ce pas, qui renverse nos hiérarchies morales habituelles et nous invite à reconsidérer ce que nous entendons véritablement par « intelligence » et « progrès ».

L’IA générative : Partenaire intellectuel ou raccourci vers l’atrophie cognitive ?

Connaissez-vous l’examen le plus difficile au monde ? Il ne s’agit ni du barreau, ni de la première année de médecine. Il s’agit du « Knowledge », l’épreuve incontournable pour devenir chauffeur de taxi à Londres. Pour la réussir, les candidats doivent mémoriser un plan mental d’une précision chirurgicale, englobant près de 25 000 rues et 20 000 points d’intérêt dans un rayon de 10 kilomètres autour de Charing Cross, le centre de Londres. Le jour J, ils doivent « chanter l’itinéraire » : réciter à voix haute chaque rue et chaque virage sans hésitation. L’entraînement est si intense que des neuroscientifiques ont découvert, via des examens IRM, que l’hippocampe postérieur des chauffeurs — la zone du cerveau dédiée à la mémoire spatiale — était physiquement plus volumineux que la moyenne. Mais ce phénomène a un revers : chez les chauffeurs qui prennent leur retraite ou qui commencent à se reposer sur un GPS, cette densité neuronale diminue. Si un outil aussi simple qu’un GPS peut remodeler physiquement notre cerveau, quel pourrait être l’impact d’un partenaire intellectuel aussi puissant et omniprésent que l’intelligence artificielle générative sur notre capacité fondamentale à penser ?


1. Une stratégie ancestrale : déléguer pour mieux penser

Pour comprendre l’impact de l’IA, il faut d’abord saisir un mécanisme fascinant et fondamental de notre cerveau : la décharge cognitive. Il s’agit d’un principe d’économie d’énergie. Notre cerveau est un organe qui, par nature, déteste se fatiguer. Dès qu’il a l’opportunité de déléguer une tâche mentale complexe à un outil externe, il le fait. Loin d’être un signe de paresse moderne, cette tendance est une stratégie adaptative ancienne, que l’humanité utilise depuis des millénaires à travers divers outils :

  • L’écriture : En inventant l’écriture, nous avons déchargé une partie considérable de notre mémoire. Les poètes grecs, par exemple, n’avaient plus besoin de mémoriser des milliers de vers par cœur pour transmettre leurs récits.
  • La liste de courses : Cet exemple quotidien illustre parfaitement le concept. En notant les articles sur un papier, nous libérons notre esprit de la charge de mémorisation pour nous concentrer sur d’autres pensées.
  • La calculatrice : Elle externalise le calcul mental complexe. Pour une opération comme 342 x 18, l’outil fournit la réponse (6156) instantanément, nous épargnant l’effort mécanique.

Dans cette longue histoire d’outils cognitifs, l’IA générative représente un point d’inflexion majeur. Son adoption a été massive et fulgurante. Selon un baromètre Odoxa, 45 % des Français l’utiliseraient au quotidien, un chiffre qui grimpe à 99 % chez les étudiants. L’IA s’est ainsi imposée comme l’outil de décharge cognitive le plus puissant et le plus omniprésent jamais créé. Mais si le mécanisme nous est familier, la nature de ce que nous lui déléguons nous fait franchir un cap qualitativement différent, avec des implications potentiellement bien plus profondes.


2. La rupture : Quand l’outil délègue le raisonnement

Il est stratégiquement crucial de comprendre la nature de ce que nous déléguons. Tous les outils de décharge cognitive ne sont pas équivalents, et l’IA générative introduit une rupture fondamentale par rapport à ses prédécesseurs. La différence ne se situe pas dans le degré d’assistance, mais dans le type de tâche externalisée. La distinction devient limpide lorsque l’on compare l’IA à un outil comme la calculatrice.

Outil Fonction déléguée Impact cognitif
La Calculatrice Le « comment » : le calcul bête et méchant. Libère les ressources mentales pour se concentrer sur le « pourquoi » : la logique du problème, le raisonnement mathématique.
L’IA Générative Le « pourquoi » : la logique, la structure, la créativité, la résolution de problèmes. Délègue le problème lui-même, pas seulement l’outil technique pour le résoudre.

Le danger de l’IA ne réside donc pas dans la délégation d’une tâche technique, comme le calcul. Il réside dans l’externalisation du raisonnement lui-même. Quand nous demandons à une IA de rédiger une dissertation, un courriel complexe ou de résoudre un problème, nous ne lui déléguons pas seulement l’exécution ; nous lui déléguons la structure, la logique et parfois même la créativité. C’est dans cette abdication du « pourquoi » que réside le cœur du risque de ce que l’on pourrait appeler une « bêtise » acquise. Cette distinction, loin d’être purement théorique, a des conséquences neurologiques mesurables et observables, comme le démontrent des études récentes.


3. Le cerveau sous surveillance : L’étude du MIT qui change la donne

Une équipe du prestigieux MIT de Boston a mené une expérience inédite pour fournir une preuve empirique de l’impact de l’IA sur notre activité cérébrale. Les chercheurs ne se sont pas contentés de mesurer la productivité ; ils ont équipé 54 volontaires de casques à électrodes pour enregistrer en temps réel les schémas électriques de leur cerveau au travail. Les conclusions de cette étude sont particulièrement éclairantes :

  1. Protocole : La mission des volontaires était de rédiger des essais complexes sur des sujets de société. Ils ont été divisés en trois groupes : le premier ne pouvait utiliser que son cerveau, le deuxième avait accès à un moteur de recherche, et le troisième pouvait s’appuyer sur ChatGPT.
  2. Résultat principal : Le constat fut sans appel. La connectivité cérébrale diminuait systématiquement en fonction du soutien externe. Le groupe travaillant avec son cerveau seul présentait les réseaux neuronaux les plus solides et étendus. À l’inverse, le groupe utilisant ChatGPT a montré le « couplage global le plus faible », signifiant une activité cérébrale nettement moins intense et des zones du cerveau travaillant de manière moins coordonnée.
  3. L’expérience inversée : Les chercheurs ont ensuite échangé les outils des groupes, ce qui a révélé deux dynamiques opposées :
  • Ceux passant de ChatGPT à leur cerveau seul ont montré une diminution de la connectivité, suggérant qu’une dépendance s’était déjà installée.
  • Ceux passant de leur cerveau seul à l’IA ont, à l’inverse, connu un pic d’activité. Pour eux, l’IA n’était pas un substitut mais un « multiplicateur » de leur pensée déjà structurée.

Cette étude ne condamne donc pas l’IA en bloc. Elle révèle plutôt son double potentiel. Utilisée comme une béquille pour remplacer la réflexion, elle peut créer une dépendance et atrophier nos circuits neuronaux. Utilisée comme un outil pour augmenter une pensée déjà active et maîtrisée, elle peut amplifier nos capacités intellectuelles. Ces observations neurologiques s’expliquent par un principe biologique fondamental qui gouverne notre cerveau et qui est au cœur des inquiétudes actuelles.


4. La loi de la jungle neuronale : « Use It or Lose It »

Notre cerveau obéit à une règle biologique aussi simple qu’impitoyable : « Use it or lose it » (« Utilisez-le ou perdez-le »). Ce principe est la clé pour comprendre pourquoi une dépendance excessive à l’IA représente un risque cognitif. Imaginons notre cerveau comme une forêt dense. Chaque fois que nous apprenons quelque chose de difficile — une nouvelle langue, une argumentation complexe, un langage de programmation — nous défrichons un sentier. C’est un processus ardu qui demande de l’énergie. Mais si nous empruntons ce sentier régulièrement par la pratique, il se transforme en une autoroute neuronale fluide et rapide. L’information y circule sans effort. C’est cela, l’intelligence.

Le problème de l’IA, c’est qu’elle nous « dépose directement à la destination » sans que nous ayons à parcourir le chemin. Si le sentier n’est plus jamais emprunté, la végétation reprend ses droits. En termes neurologiques, ce processus s’appelle l’élagage synaptique : le cerveau, par souci d’économie d’énergie, détruit les connexions neuronales qu’il juge inutiles. En déléguant systématiquement la réflexion, nous risquons de voir nos autoroutes neuronales retourner à l’état de jungle infranchissable.

L’apprentissage humain repose sur ce que l’on nomme la friction cognitive. C’est ce moment désagréable mais crucial où l’on bloque, où l’on cherche un mot, où l’on rature une phrase. C’est précisément durant cette lutte intellectuelle que le cerveau libère les neurotransmetteurs nécessaires pour graver l’information dans la mémoire à long terme. Ici réside le grand paradoxe de l’IA générative. Sa plus grande force — rendre la production intellectuelle fluide, rapide et facile — est aussi son plus grand risque. L’IA est conçue pour être l’outil anti-friction par excellence. Or, les neurosciences nous montrent que c’est précisément cette friction qui forge la connaissance. En l’éliminant, elle risque de nous priver du mécanisme biologique même qui ancre la connaissance, car sans friction, il n’y a pas d’encodage profond.


Conclusion : Naviguer le paradoxe de l’intelligence augmentée

L’avènement de l’IA générative nous place face à un paradoxe. La décharge cognitive qu’elle propose est qualitativement différente de celle des outils qui l’ont précédée, car elle ne touche plus seulement à la tâche, mais au raisonnement. En obéissant à la règle biologique immuable du « Use it or lose it », une utilisation passive de cette technologie risque de transformer nos « autoroutes neuronales » patiemment construites en une « jungle infranchissable ». L’enjeu n’est donc pas de condamner ou de rejeter cet outil formidable. Le défi de notre génération sera de maîtriser notre rapport à lui, de l’utiliser de manière stratégique et consciente, non pas comme une prothèse pour remplacer notre pensée, mais comme un levier pour l’augmenter. La véritable intelligence ne résidera pas dans la réponse de la machine, mais dans la capacité de l’humain à l’utiliser sans jamais lui déléguer l’acte même de penser.