Le sofa à trois places qui en dit long
Faisons un petit exercice de pensée, voulez-vous. Si AutoCAD® sait dessiner un sofa à trois places, il sait sûrement dessiner un sofa à deux places. Vous allez me dire que c’est une évidence, presque une lapalissade. Et vous avez raison. Mais suivez-moi encore un peu, parce que la vraie question n’est pas là.
La vraie question, c’est : si la machine sait dessiner un sofa à deux places aussi bien qu’à trois, pourquoi s’arrêterait-elle au sofa ? Pourquoi pas la table basse assortie, l’étagère du salon, la pièce entière ? Poussée dans ses retranchements, une intelligence artificielle (IA) capable de comprendre « dessine-moi un canapé » n’a, en théorie, aucune raison de buter sur « dessine-moi un salon ». Ce n’est plus une question de capacité. C’est une question de laisse.
Et c’est précisément là que ça devient intéressant. Parce que l’assistant IA sorti ce printemps avec la nouvelle version d’AutoCAD® n’a pas buté sur un mur technique. Il a buté sur une décision. Quelqu’un, chez Autodesk®, a choisi de le brider, et cette personne — ou ce comité, allez savoir — n’avait strictement aucune raison de le faire, sinon la prudence la plus classique de l’industrie du logiciel : on sort une nouveauté avec une laisse courte, on regarde si le chien mord, et on desserre plus tard.
Je m’explique, parce que je vous sens sceptique. Pourquoi brider un outil qui, par construction, en sait déjà plus qu’il n’en montre ? Eh bien parce qu’un assistant qui dessine un bloc de mobilier, c’est rassurant. Ça rentre dans une case familière : « insertion de bloc paramétrique », presque un gadget. Un assistant qui esquisse un salon entier à partir d’une phrase, en revanche, ça touche à quelque chose de plus sensible — le rôle même du dessinateur, la valeur de la main qui trace. Alors on limite. Pas parce que la machine ne peut pas. Parce qu’on préfère ne pas trop vite montrer qu’elle peut.
Je vous laisse méditer sur cette nuance, elle compte.
On a déjà vécu ça, remarquez. Souvenez-vous du bloc paramétrique lui-même, à ses débuts : une révolution timide, présentée avec des pincettes, pendant qu’en coulisses les développeurs savaient très bien jusqu’où l’outil pouvait aller. L’histoire du logiciel de CAO est pavée de ces petites hypocrisies techniques, et je parle en connaissance de cause. On ne vous donne jamais la pleine puissance d’un coup. On vous la distille, version après version, en habillant chaque palier de nouveauté marketing. La belle affaire !
Alors qu’est-ce que ça change, concrètement, qu’un assistant IA soit bridé « pour de mauvaises raisons » plutôt que par limite réelle ? Tout, en fait. Une limite technique se contourne avec de la patience et des mises à jour. Une limite de politique produit, elle, ne saute que le jour où l’éditeur juge le moment opportun — c’est-à-dire le jour où la concurrence l’y oblige, pas avant. Autodesk® n’a pas breveté la patience de ses utilisateurs.
Et pendant ce temps, qu’est-ce que cet assistant pourrait faire, une fois la laisse retirée ? Dessiner à votre place, oui. Pas encore tout seul du premier coup à la perfection, mais on va y venir, si, si. Comprendre un contexte de projet entier plutôt qu’une commande isolée. Proposer plutôt qu’exécuter. On passerait du dessinateur qui pilote un outil obéissant au dessinateur qui négocie avec un collaborateur qui a des idées. Rien moins que ça.
Je vous laisse donc imaginer, comme je vous le disais en préambule, ce que cet assistant pourrait faire à votre place le jour où quelqu’un, chez Autodesk®, décidera enfin qu’il n’y a plus de raison de faire semblant qu’il ne le peut pas.
Le sofa à trois places n’a jamais été le sujet. Il n’était que la première pièce du salon qu’on ne vous montre pas encore.