Grandeur et décadence de Visual Basic

Chronique d’une révolution logicielle : Grandeur et décadence de Visual Basic

1. Les Fondations et l’Inception : De BASIC à la Vision Drag-and-Drop (1964–1988)

La démocratisation de la programmation informatique constitue l’une des mutations stratégiques les plus profondes de l’ère industrielle moderne. Avant l’émergence d’environnements visuels et d’outils d’assemblage à haut niveau d’abstraction, le développement d’applications était une chasse gardée, verrouillée par des langages impératifs complexes et des architectures matérielles exigeantes. Offrir aux cadres, ingénieurs et techniciens la capacité d’élaborer leurs propres systèmes logiciels sur mesure — sans exiger d’eux la maîtrise préalable de la tuyauterie bas niveau des systèmes d’exploitation — a libéré une réserve de productivité professionnelle sans précédent à l’échelle globale.

Les origines du langage BASIC

L’acte fondateur de cette démocratisation remonte au 1er mai 1964 au Dartmouth College. Deux enseignants-chercheurs, John Kemeny et Thomas Kurtz, conçoivent le langage BASIC (Beginner’s All-purpose Symbolic Instruction Code). Leur ambition est éminemment pédagogique et politique : permettre à des étudiants issus des sciences humaines ou du droit d’interagir directement avec un ordinateur central au moyen d’instructions lisibles, calquées sur l’anglais usuel comme PRINT ou GOTO.

Onze ans plus tard, en 1975, Bill Gates et Paul Allen adaptent ce langage pour le micro-ordinateur en kit Altair 8800. Cet interpréteur BASIC devient le tout premier produit commercialisé par Microsoft, fondant littéralement l’empire de Redmond sur la syntaxe de Kemeny et Kurtz. Pendant plus d’une décennie, Microsoft décline son interpréteur sur la quasi-totalité des micro-ordinateurs 8 bits et 16 bits du marché (Commodore, TRS-80, IBM PC).

Comme le rappelleront Paul Allen dans Idea Man et Bill Gates dans ses mémoires Source Code (2025), le BASIC n’était pas un simple produit au catalogue, mais la colonne vertébrale de leur vision : mettre le pouvoir du code à la portée de tous. Cependant, la prolifération de dialectes permissifs et non structurés suscite des réticences académiques. En 1985, Kemeny et Kurtz publient Back to BASIC, un plaidoyer dénonçant le dévoiement et la dégradation de leur création originelle. Malgré ces critiques, Bill Gates demeure convaincu que la simplicité syntaxique du BASIC reste la seule clé d’accès au grand public.

Le déclic d’Alan Cooper et la naissance de « Tripod »

À la fin des années 1980, Alan Cooper, concepteur logiciel indépendant basé dans le comté de Marin en Californie, observe le marché avec le regard d’un praticien chevronné. Ancien fondateur de Structured Systems Group à Oakland puis auteur de SuperProject pour Computer Associates, Cooper aborde la programmation avec une mentalité de charpentier : son objectif n’est pas d’admirer la complexité de la charpente, mais de fournir l’outil qui permettra à quiconque d’élever sa propre maison.

Invité à une conférence technique où Steve Ballmer présente Windows 1.0, Cooper reste très circonspect face aux graphismes rudimentaires de l’interface. En revanche, un mécanisme sous-jacent attire immédiatement son attention d’architecte : les DLL (Dynamic Link Libraries), des modules de code compilé rechargeables dynamiquement en mémoire lors de l’exécution. Parallèlement, le gestionnaire de fichiers de Windows 1.0 — le MS-DOS Executive — lui apparaît comme un assemblage rigide, complexe et peu intuitif. Il entreprend alors de concevoir une alternative visuelle.

Le déclic conceptuel survient fin 1987 lors d’un rendez-vous à la Bank of America. Un responsable informatique lui expose la diversité de ses utilisateurs : des administrateurs système rompus aux lignes de commande, des analystes financiers aux besoins évolutifs et des guichetiers n’ayant jamais manipulé une souris. Cooper réalise qu’aucun environnement rigide ne peut satisfaire ces trois profils simultanément. Il décide de concevoir un kit de construction de shell (Shell Construction Set).

L’innovation repose sur le paradigme du glisser-déposer (drag-and-drop). Au lieu de coder l’interface de façon impérative, l’utilisateur sélectionne un composant sur une palette, le positionne à la souris sur une surface canevas et en ajuste les propriétés. À cette époque, développer une application sous Windows exigeait d’utiliser le langage C et de maîtriser l’API Win32 en manipulant explicitement la boucle de messages de la fenêtre (WndProc), la gestion des événements de rafraîchissement graphique (WM_PAINT) et l’allocation manuelle de la mémoire. Cette complexité colossale est documentée dans le manuel de référence de Charles Petzold, Programming Windows (1988), dont le volume dépassera les 1 000 pages.

La forge des concepts clés

Pour nommer ces briques visuelles, Cooper envisage d’abord le terme « Waldos » (en référence aux bras télécommandés de la science-fiction). Son confrère développeur Michael Giri juge le terme incompréhensible et propose « gizmos » — briques que Microsoft renommera plus tard « contrôles » (controls). C’est également Giri qui, un soir de réflexion intense, cherchant comment qualifier le signal transmis par un gizmo lors d’une interaction utilisateur, s’amuse à projeter des élastiques contre son moniteur en verre jusqu’à formuler l’expression historique : déclencher un événement (fire an event).

[ Complexité C / Win32 ]                  [ Vision Alan Cooper ]
- Boucle WndProc                            - Glisser-Déposer visuel
- Gestion WM_PAINT                          - Palette de "Gizmos"
- Allocation mémoire manuelle               - Programmation événementielle
            │                                         │
            └───────────────┬─────────────────────────┘
                            ↓
                 Prototype "Tripod" (1988)

Au début de l’année 1988, Cooper présente son prototype à Gabe Newell, alors jeune cadre chez Microsoft (bien avant qu’il ne cofonde Valve). Au bout de cinq minutes de démonstration seulement, Newell l’interrompt net : « Bill doit absolument voir ça ». Il renvoie immédiatement Cooper chez lui avec un préavis d’exactement un mois pour préparer une présentation devant le comité directeur à Redmond.

Au printemps 1988, Cooper effectue sa démonstration dans le cabinet de de direction de Microsoft devant Bill Gates et une douzaine de cadres. Il assemble des gizmos à l’écran, interconnecte leurs comportements à la souris et exécute l’application instantanément. Sous le charme, Gates coupe court aux objections d’ingénieurs internes dubitatifs et lance le rachat de Tripod.

L’acquisition du prototype de Cooper posait ainsi les jalons d’un affrontement technique et politique majeur au cœur même des instances décisionnelles de Microsoft.

2. La Maturation Technique et le Lancement Historique : De Ruby à Visual Basic 1.0 (1988–1991)

Au tournant des années 1990, les équipes de développement de Microsoft sont traversées par des tensions doctrinales aiguës. Entre les impératifs d’alignement avec les systèmes d’exploitation futurs et les guerres d’influence entre divisions, métamorphoser un prototype externe en un produit commercial grand public exigeait une diplomatie d’entreprise aussi rigoureuse que son ingénierie logicielle.

Le développement de Ruby et la décision fondatrice

Une fois le contrat d’acquisition signé, Alan Cooper monte une équipe réduite composée de Frank Rab, Michael Giri, Gary Kratken et Mark Merker. Il prend immédiatement une décision radicale : jeter l’intégralité des 25 000 lignes de code du prototype Tripod, estimant que son architecture de démonstration est trop instable pour un produit commercial. Ce choix suscite la colère de Russell Werner, directeur général des divisions DOS et Windows chez Microsoft, qui accuse Cooper de compromettre le calendrier stratégique de lancement de Windows 3.0.

L’équipe réécrit le projet sous le nom de code Ruby et y injecte une innovation architecturale cruciale : l’extensibilité dynamique. Ruby est conçu pour que des éditeurs tiers puissent développer leurs propres contrôles externes sous forme de bibliothèques, les déposer dans un dossier système, et voir le logiciel les charger à chaud dans sa palette sans aucune recompilation du cœur de l’application.

En début d’année 1990, l’équipe de Cooper livre le code maître de Ruby, parfaitement fonctionnel. Pourtant, lorsque Windows 3.0 est commercialisé en mai 1990 (avec un succès retentissant de 4 millions d’exemplaires la première année), Ruby en est exclu. Officiellement, le produit ne respectait pas les directives visuelles du shell OS/2, le système développé conjointement avec IBM. En réalité, Ruby est victime d’une guerre de territoire entre les équipes Windows et les partisans d’OS/2. Exaspéré par ce blocage, Cooper rencontre Gates pour racheter son propre logiciel, mais Gates refuse catégoriquement : le patron de Microsoft réserve à Ruby un destin bien plus ambitieux.

Le projet secret « Thunder »

Bill Gates veut marier l’interface visuelle de Ruby au langage BASIC pour créer l’outil de développement ultime sur PC. Il confie la tâche au Business Languages Group de Microsoft. Cependant, les ingénieurs seniors de cette division, accaparés par le moteur Embedded Basic (destiné au projet de base de données Omega, futur Microsoft Access) et par le projet futuriste Silver, accueillent cette directive comme un détournement de leurs ressources.

La responsabilité du projet de secours est alors confiée à Scott Ferguson, nouvellement promu architecte, entouré de jeunes recrues et de Tim Paterson (l’auteur initial de MS-DOS). L’équipe baptise le projet secret « Thunder », adoptant la devise officieuse : « La puissance de faire craquer Windows ». Dès janvier 1989, le nom « Visual Basic » avait été proposé dans un document de cadrage par le responsable produit John Fine ; bien que l’équipe préférât la consonance technique de « Thunder », c’est la dénomination de Fine qui sera retenue au final.

Le chantier de fusion logicielle s’avère extrêmement délicat :

  1. Le langage rudimentaire de Ruby (fondé sur des liaisons graphiques dessinées entre les contrôles) est extrait pour être remplacé par le moteur d’exécution BASIC.
  2. L’éditeur de code source est extrait sous haute tension du projet Omega — Ferguson comparera cette opération chirurgicale à « extraire le cortex visuel du cerveau d’un singe sans altérer ses autres fonctions ».
  3. Face aux menaces du département marketing d’annuler le produit s’il n’est pas prêt pour Noël 1990, Bill Gates intervient directement pour rallonger les délais de développement afin de préserver l’architecture des contrôles personnalisés. C’est l’ingénieur Lee Acton qui propose l’extension de fichier devenant légendaire : .vbx.

Au moment d’évaluer les contributions logicielles internes, Scott Ferguson prend la décision délibérée de « arrondir à la hausse » la proportion de code source issu de Ruby afin d’atteindre le seuil critique de 15 %. Ferguson tenait absolument à ce que le travail fondateur de l’équipe de Cooper soit officiellement crédité. C’est grâce à ce geste d’élégance technique que les mots « Cooper Software » figurèrent explicitement dans la boîte de dialogue d’information (About Box) de Visual Basic 1.0.

Le lancement officiel du 20 mai 1991

Le 20 mai 1991, lors du salon Windows World à Atlanta, Bill Gates monte sur scène pour présenter Visual Basic 1.0. La démonstration est saisissante : en trois minutes, Gates dessine une fenêtre, y dépose un bouton, double-clique pour ouvrir l’éditeur, saisit une ligne de code BASIC simple, puis presse la touche F5. L’application s’exécute instantanément sous les applaudissements des développeurs, habitués aux cycles interminables de compilation du langage C.

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|  Visual Basic 1.0 (Atlanta, 20 mai 1991)                             |
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|  - Tarif : 199 $ (approx. 500 $ contemporains)                        |
|  - Spécifications minimales : PC Intel 286, 1 Mo de RAM, Windows 3.0  |
|  - Composants majeurs : Moteur BASIC, Formulaires visuels, VBX        |
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Assis au premier rang, Alan Cooper assiste à la présentation avec une amertume teintée de stupeur. Découvrant que son kit d’assemblage d’interfaces a été transformé en un environnement de programmation structuré autour du BASIC, il murmure : « Qu’ont-ils fait à mon bébé ? ». Quelques mois plus tard, l’auteur technique Mitchell Waite prend contact avec lui et lui dédie son ouvrage de référence Visual Basic How-To, l’immortalisant sous le titre de « Père de Visual Basic ».
Rôle / Titre attribué
Personnalité
Contexte et Impact Historique
« Père » de Visual Basic
Alan Cooper
Titre attribué par M. Waite. Consacré par Bill Gates en 1994 lors de la remise du premier Microsoft Windows Pioneer Award.
« Mère » de Visual Basic
Scott Ferguson
Titre revendiqué avec humour par l’architecte du projet « Thunder » pour associer l’équipe Microsoft au processus de gestation.
Excellence Technique
Équipe Thunder / Microsoft
PC Magazine Technical Excellence Award décerné en décembre 1991 (catégorie Outils de Développement).

Cette alliance fortuite entre l’ergonomie visuelle imaginée par Cooper et le moteur d’exécution voulu par Gates allait déclencher un raz-de-marée sans précédent dans le monde des entreprises.

3. L’Âge d’Or et l’Infiltration dans les Entreprises (1991–1998)

Au cours des années 1990, Visual Basic devient le moteur d’une transformation majeure de l’informatique professionnelle : le passage des architectures centralisées basées sur les grands systèmes (mainframes) au modèle distribué client-serveur. En offrant la possibilité de concevoir en quelques heures des interfaces graphiques complexes connectées aux bases de données de l’entreprise, le langage a transféré le pouvoir d’innovation logicielle directement entre les mains des utilisateurs métier.

L’essor de l’écosystème VBX et l’intégration des bases de données

La vision architecturale de l’extension .vbx se traduit par l’émergence d’une véritable industrie de composants logiciels autonomes. Des sociétés spécialisées créent des catalogues complets de contrôles prêts à l’emploi : grilles financières, sélecteurs de dates, graphes analytiques ou lecteurs de codes-barres. Une presse spécialisée internationale voit le jour, portée par des titres phares comme le Visual Basic Programmer’s Journal.

L’évolution du produit s’accélère à un rythme soutenu :

  • Visual Basic 2.0 (novembre 1992) : Gain d’exécution notable grâce à l’optimisation de la mémoire et introduction d’un environnement DOS textuel basé sur des caractères de bloc (qui restera marginal).
  • Visual Basic 3.0 (été 1993) : Intégration décisive du moteur de base de données Jet Database Engine (partagé avec Microsoft Access).

L’association de Visual Basic 3.0 et du moteur Jet transforme l’outil en une usine de production logicielle d’une efficacité redoutable pour les PME et les grands groupes. N’importe quel gestionnaire informatique peut désormais élaborer des applications de suivi de stock, de facturation ou de logistique à un coût défiant toute concurrence.

La conquête de la suite Office : La saga VBA et Joel Spolsky

Le 17 juin 1991, Joel Spolsky est recruté par Microsoft avec la charge de concevoir le nouveau langage macro unifié d’Excel. Spolsky rédige une spécification de plus de 500 pages introduisant quatre innovations majeures dans la syntaxe Visual Basic :

  1. Le type Variant : Capable de stocker n’importe quelle valeur de cellule (texte, entier, flottant, erreur).
  2. La boucle For Each : Empruntée aux shells Unix pour parcourir élégamment des collections d’objets complexes.
  3. L’instruction With : Héritée du Pascal pour rationaliser l’accès aux arborescences d’objets.
  4. La liaison d’objets transparente : Permettant de piloter le modèle d’objets d’Excel sans manipuler de pointeurs mémoire.

La revue de spécification officielle (Bill G review) se déroule le 30 juin 1992. La veille, Spolsky avait découvert une anomalie mathématique fascinante : Excel considérait à tort l’année 1900 comme bissextile (en incluant un 29 février 1900 inexistant), un bogue hérité volontairement de Lotus 1-2-3 pour préserver la rétrocompatibilité des feuilles de calcul.

Pour résoudre ce conflit sans casser la compatibilité, l’équipe BASIC a mis en œuvre une astuce d’ingénierie : alors que Lotus et Excel comptaient le 1er janvier 1900 comme le Jour 1 (incluant le faux 29 février comme Jour 59), le moteur BASIC reconnut correctement que 1900 n’était pas bissextile, mais décala son origine d’un jour (fixant le 1er janvier 1900 au Jour 0). Résultat : dès le 1er mars 1900, les calculs de dates entre BASIC et Excel retombaient sur des entiers strictement identiques !

Lors de la réunion, Gates scrute le document annoté de sa main et interroge Spolsky sur l’alignement exact des fonctions temporelles. Spolsky détaille la résolution du bogue de 1900. Convaincu par la rigueur de la solution, Gates valide la spécification. À la sortie de la salle, le collègue de Spolsky dont l’unique mission consistait à comptabiliser les jurons prononcés par Gates annonce le score : un plus bas historique de seulement quatre profations.

Lancé sous le nom de Visual Basic for Applications (VBA) dans Excel 5.0 en 1993, puis étendu à l’ensemble de la suite Office 97 (Word, Excel, PowerPoint, Access), le langage colonise les postes de travail de bureau. Les guides d’apprentissage de John Walkenbach (surnommé Mr. Spreadsheet) deviennent des ouvrages incontournables dans tous les services financiers et administratifs.

Le sommet de la domination (VB4, VB5, VB6)

La maturité technique s’affirme à travers les versions successives :

  • VB 4.0 (août 1995) : Transition vers l’architecture 32 bits de Windows 95 et introduction des composants OLE/COM.
  • VB 5.0 (février 1997) : Intégration d’un compilateur en code machine natif, éliminant le goulet d’étranglement de l’interprétation.
  • VB 6.0 (milieu de 1998) : L’apogée absolue de la plateforme, combinant maturité des outils de développement web (WebClasses) et stabilité de l’environnement visuel.

Visual Basic à son Apogée (1998) : Les Indicateurs Stratégiques

  • Bassin de développeurs : ~3,5 millions de développeurs actifs dans le monde (soit 10 fois plus que l’écosystème C++).
  • Part de marché applicative : Environ 67 % des applications métier sur PC Windows sont développées en Visual Basic.
  • Historiographie & Références : Multiplication des manuels d’ingénierie, du Hardcore Visual Basic de Bruce McKinney à la bible sur les APIs Windows de Dan Appleman, ainsi que les études socio-techniques publiées par Mark McCloud (Code Nation) et Charles Petzold (Code).

Sur le plan social, Visual Basic a constitué la passerelle de reconversion professionnelle la plus massive de l’histoire de l’informatique : il a permis à des centaines de milliers de développeurs COBOL de quitter l’univers finissant des mainframes pour prendre les rênes de la micro-informatique d’entreprise.

Pourtant, cette hégémonie apparente masquait l’émergence imminente de failles sécuritaires majeures et de ruptures architecturales déstabilisantes.

4. La Chute : Crise de Sécurité, Schisme .NET et Révolte (1999–2008)

À l’aube des années 2000, l’expansion fulgurante du Web et l’émergence d’architectures réseau distribuées contraignent Microsoft à repenser intégralement le socle technique de ses logiciels, mettant en lumière de graves vulnérabilités intrinsèques.

La faille sécuritaire : L’onde de choc Melissa (26 mars 1999)

Le vendredi 26 mars 1999, David L. Smith, un programmeur du New Jersey, diffuse sur les réseaux usenet un document Word infecté par un code VBA malveillant : le virus Melissa. Une fois ouvert, le document s’exécute silencieusement, pilote l’application Microsoft Outlook installée sur le poste local et expédie une copie du fichier aux 50 premiers contacts du carnet d’adresses de la victime.

L’effet de chaîne est dévastateur. En quelques heures, plus d’un million de comptes de messagerie d’entreprises et d’institutions publiques sont saturés. Des multinationales — ainsi que Microsoft elle-même — se voient contraintes d’isoler totalement leurs serveurs de messagerie. Les préjudices économiques sont évalués à plus de 80 millions de dollars. Arrestation faite le 1er avril 1999, Smith est condamné à 20 mois de prison ferme et 5 000 dollars d’amende.

La crise Melissa provoque une rupture psychologique : la puissance du moteur VBA, capable d’interagir librement avec le système de fichiers et le réseau local sans restriction de sécurité, transforme l’outil de productivité en un vecteur de menace critique. L’image de marque du langage en sera durablement entachée.

Le grand schisme : La rupture Visual Basic .NET (2002)

Pour endiguer la montée en puissance de la plateforme Java de Sun Microsystems sur le marché des serveurs et du Web, Microsoft entreprend une refonte totale de ses technologies de développement sous l’égide du framework .NET. Le concepteur Anders Hejlsberg (ancien architecte de Turbo Pascal et Delphi chez Borland) crée le langage C#, tandis que l’équipe Visual Basic reçoit pour consigne de réaligner complètement sa syntaxe sur la Runtime Common Language (CLR).

Le 13 février 2002, Microsoft commercialise Visual Basic .NET. Si le nouveau langage prend en charge l’héritage objet, le multithreading et la gestion explicite de la mémoire, il rompt brutalement toute compatibilité descendante :

  • Les composants COM et contrôles ActiveX (.OCX/VBX) ne fonctionnent plus nativement.
  • L’assistant de conversion automatique (Migration Wizard) se révèle incapable de traduire les projets complexes.
  • La migration exige la réécriture manuelle d’une part substantielle du code source.
Visual Basic 6.0 (1998)   ───[ Rupture Stratégique .NET ]───>   Visual Basic .NET (2002)
- Modèle COM / ActiveX (.OCX)                                - Framework .NET / CLR
- Modèle "Chauffeur de bus"                                  - Programmation Orientée Objet complète
- Exécution native 32 bits                                   - Écosystème C# / "Pilote de chasse"

Du point de vue de l’architecture logicielle, le choix de Microsoft se justifiait par la volonté d’éradiquer le phénomène de « DLL Hell » — cette instabilité chronique provoquée par le remplacement ou la suppression de bibliothèques .dll partagées et non isolées dans le dossier System32, qui corrompaient l’exécution des composants COM dépendants.

Cependant, l’analyse pragmatique exprimée par David Platt en 2012 éclaire la violence du choc d’ingénierie : Microsoft a privilégié les demandes d’une minorité (3 %) de développeurs chevronnés (« les pilotes de chasse ») réclamant un langage orienté objet complet au prix d’une complexité accrue, en délaissant la majorité (97 %) des utilisateurs (« les chauffeurs de bus ») qui cherchaient simplement à concevoir rapidement des outils métier sans surcharge conceptuelle.

Désorientés par cette rupture, de nombreux décideurs et développeurs refusent de réinvestir dans la réécriture en « Visual Fred » (le surnom ironique donné à VB.NET par ses detracteurs). Cette fracture pousse une cohorte de développeurs à délaisser l’écosystème Windows au profit des langages émergents du Web comme PHP et JavaScript, brisant définitivement le monopole de Microsoft sur le développement applicatif.

La révolte des développeurs et l’abandon institutionnel

En mars 2005, lorsque Microsoft confirme l’interruption du support principal de Visual Basic 6.0, une fronde s’organise. Carl Peterson, MVP Microsoft depuis 1994, publie une pétition en ligne exigeant le maintien de l’environnement classique. Le texte réunit 225 experts Microsoft Most Valuable Professionals et plus de 2 500 ingénieurs et directeurs informatiques.

Soma Somasegar, vice-président de la division Développeurs chez Microsoft, publie une réponse officielle maintenant la politique d’abandon, bien que la firme tente d’adoucir sa position en lançant Visual Basic 2005 (qui réintroduisait le débogage interactif et retirait la mention « .NET » de son nom commercial).

Les analyses publiées par le cabinet Evans Data révèlent une chute d’utilisation de 35 % de l’ensemble de la famille Visual Basic entre 2006 et 2007. Le 8 avril 2008, Microsoft met un terme définitif au support officiel de l’environnement de développement (IDE) de Visual Basic 6.0.

Malgré cette mise à la retraite forcée, la résistance passive des entreprises allait donner naissance à un phénomène de persistance logicielle unique dans l’histoire de l’informatique.

5. L’Héritage, le Statu Quo et l’Ère Post-BASIC (2008 à nos jours)

L’abandon de Visual Basic a créé un cas d’école stratégique : plusieurs décennies après la fin de sa commercialisation, des millions de lignes de code VB6 continuent d’exécuter silencieusement des tâches critiques au sein d’entreprises et d’administrations mondiales.

Le paradoxe de la survie : « It Just Works »

Pour éviter de paralyser le tissu économique de ses clients professionnels, Microsoft applique une politique d’engagement de compatibilité ascendante baptisée « It Just Works ». Les fichiers de runtime 32 bits nécessaires à l’exécution des binaires VB6 sont intégrés nativement au cœur de toutes les moutures modernes du système, y compris Windows 11 et Windows Server 2025.

Ce maintien en condition opérationnelle masque toutefois d’importantes impasses techniques :

  • Décalage architectural : Les applications 32 bits fonctionnent via la couche d’émulation WOW64, mais l’environnement de création (l’IDE VB6) n’est plus supporté sur les systèmes 64 bits, contraignant les techniciens à des bricolages d’infrastructure complexes.
  • Tension démographique : La génération de développeurs capables de maintenir ou de déboguer ces systèmes atteint l’âge de la retraite, créant une pénurie critique de compétences.

Cette persistance exceptionnelle a suscité des réactions historiques contrastées. Dès 2006, Linus Torvalds s’insurgeait contre les railleries académiques en affirmant que Visual Basic avait davantage œuvré pour la démocratisation réelle de l’informatique que les langages orientés objet théoriques. À l’inverse, lors des grandes enquêtes annuelles menées par Stack Overflow (la plateforme cofondée par Joel Spolsky) entre 2016 et 2018, Visual Basic a été désigné par les répondants comme le langage le « plus redouté » (most dreaded) de l’industrie.

L’extinction progressive des composants historiques

Le démantèlement formel des dérivés du BASIC s’est structuré selon une feuille de route méthodique :

[2010]  ───────> Lancement de VBA 7 (Prise en charge du code 64 bits dans Office)
                   │
[11 Mars 2020]  ───> Gel officiel de l'évolution du langage Visual Basic .NET
                   │
[07 Fév. 2022]  ───> Blocage par défaut des macros VBA téléchargées (Tom Gallagher / Sécurité Office)
                   │
[Octobre 2023]  ───> Dépréciation officielle de VBScript (Désactivation finale prévue 2026-2027)

L’introduction de VBA 7 dans Office 2010 constitue la preuve irréfutable que l’industrie demeura dépendante du code macro des décennies après l’abandon de VB6, exigeant une réécriture interne pour assurer la prise en charge native des architectures 64 bits.

Cependant, le verrouillage sécuritaire s’est considérablement durci. Le 7 février 2022, sous l’impulsion de Tom Gallagher (responsable de la sécurité Office), Microsoft annonce le blocage par défaut de l’exécution des macros VBA dans tout document téléchargé depuis Internet, remplaçant le bandeau d’activation jaune par un pavé rouge d’interdiction. Enfin, en octobre 2023, Microsoft officialise la dépréciation définitive de VBScript, destiné à être retiré des composants d’exploitation de Windows d’ici 2027.

La succession moderne : L’ère de Python et du Low-Code

Le 22 août 2023, Microsoft dévoile l’intégration officielle de « Python in Excel » (déployée à l’échelle générale en septembre 2024). Développée en collaboration avec Anaconda et sous les conseils de Guido van Rossum (créateur de Python et ingénieur émérite chez Microsoft), cette évolution consacre une rupture de paradigme stratégique majeure :

[ Modèle VBA Historique ]                 [ Modèle Python in Excel ]
- Exécution locale non surveillée        - Exécution cloud isolée (Containers)
- Latence nulle / Risque sécuritaire     - Environnement Zero-Trust / Anaconda
- Menace type virus Melissa              - Sécurité garantie par isolation

Comme le souligne Felix Zumstein dans Python for Excel, la transition du code local vers une exécution conteneurisée dans le cloud Microsoft clôt définitivement l’ère du code macro exécuté à même le poste de travail.

Parallèlement, la philosophie d’Alan Cooper survit à travers la vague des plateformes Sans Code / Low-Code modernes (de Microsoft LightSwitch jusqu’à Power Apps), qui tentent de reconstituer l’accessibilité visuelle initiée en 1991. De son côté, Alan Cooper est devenu une référence mondiale de l’ergonomie logicielle et du design d’interaction (UX) grâce à ses ouvrages fondamentaux About Face et The Inmates Are Running the Asylum, avant d’être élevé au rang de Fellow par le Computer History Museum en 2017.

L’héritage de Visual Basic reste omniprésent dans l’architecture des logiciels contemporains : la conception visuelle par assemblage et le modèle de programmation piloté par événements sont devenus des standards universels de l’ingénierie informatique. Ironie ultime de l’histoire du logiciel : une technologie « tuée » par son propre éditeur continue d’exécuter silencieusement, un clic à la fois sur un bouton Command1 jamais renommé, la gestion quotidienne de milliers d’entreprises à travers le monde.

Une histoire passionnante. où l’on voit que le développement d’outils informatiques n’est jamais un long fleuve tranquille.
Pour ceux qui, comme moi-même et surtout @gilecad , ont eu à assurer la transition entre le Visual BASIC et le Dotnet, c’est aussi assez souvent de douloureuses mémoires qui ressurgissent. :roll_eyes: