Je cède à la tentation. Celle de partager avec vous l’analyse d’un philosophe sur l’intelligence artificielle — exercice qui, l’expérience nous l’a amplement démontré, s’avère généralement aussi éclairant que le commentaire d’un théologien sur la mécanique quantique.
La philosophie, rappelons-le, n’exige pas les rigueurs épistémiques du scientifique. Soit. Mais elle revendique, par définition même, la sagesse comme horizon. Or, c’est précisément cette sagesse qui fait cruellement défaut lorsqu’un philosophe s’autorise à formuler des verdicts définitifs sur une discipline dont il ne maîtrise ni les fondements techniques ni les évolutions les plus récentes. Il y a dans cette posture quelque chose de profondément vain — une vanité d’autant plus irritante qu’elle se drape volontiers dans les habits de la profondeur.
Nous voilà donc, pour la énième fois, sommés d’accepter comme vérité établie que l’intelligence artificielle n’aurait pas de conscience et ne pourrait jamais en acquérir. Affirmation péremptoire, certes — mais surtout, affirmation parfaitement creuse. Et ce, pour une raison d’une simplicité désarmante : personne, à ce jour, ne dispose d’une définition précise, ni même consensuelle, de ce qu’est la conscience humaine elle-même. Débattre de l’absence de conscience dans une machine lorsque la conscience demeure un concept philosophiquement et scientifiquement non résolu, c’est, pour reprendre une formule consacrée, disserter sur le sexe des anges. Exercice poétique, sans doute. Intellectuellement rigoureux ? Infiniment moins.
Ce que ces penseurs semblent commodément oublier, c’est qu’un certain Alan Turing avait, dès le milieu du siècle dernier, proposé un critère opérationnel d’une élégance redoutable : si un être humain se révèle incapable de distinguer une machine d’un interlocuteur humain, alors la question de la conscience cesse d’être purement abstraite pour devenir éminemment pratique. Or, les intelligences artificielles contemporaines franchissent ce seuil quotidiennement, et avec une aisance qui devrait au moins inviter à la prudence.
Le paradoxe est saisissant : ceux qui se réclament par excellence de la sagesse sont précisément ceux qui nient la pertinence du seul test empirique disponible, ignorent ce que sont réellement ces systèmes et évacuent, avec une désinvolture confondante, l’absence de toute définition partagée du mot conscience. Ce triple déni suffit, à lui seul, à mesurer l’étendue de leur erreur.
