L’intelligence artificielle s’invite à la table des architectes

L’intelligence artificielle s’invite à la table des architectes. Le Conseil national de l’ordre des architectes vient d’y consacrer un webinaire entier, et je vous avoue que le sujet me passionne — pas seulement parce que je passe mes journées dans des logiciels de conception, mais parce que ce débat-là, on va le retrouver tôt ou tard dans toutes les industries techniques. L’architecture n’a fait que dégainer la première.

Alors, de quoi parle-t-on concrètement ? Des outils qui automatisent les tâches techniques et administratives, vous allez me dire. Génération de plans, calculs de structure, gestion documentaire. La belle affaire ! On nous promet depuis des décennies que le logiciel va nous libérer des tâches ingrates. Mais cette fois, les intervenants du webinaire ne tombent pas dans le piège du solutionnisme béat. Ils posent une question bien plus dérangeante : qui pilote, à la fin ?

Et c’est là que les choses se compliquent.

Parce que l’architecte, contrairement au dessinateur qui trace des traits sur une planche à dessin — l’image est désuète, je sais, mais elle reste parlante — porte une responsabilité déontologique. Un bâtiment qui s’effondre, ce n’est pas un bug qu’on corrige avec un patch. L’IA peut bien proposer mille variantes structurelles en quelques secondes, c’est l’humain qui signe, et c’est l’humain qui répond devant la loi. Les experts du CNOA insistent là-dessus, et ils ont raison : déléguer le calcul n’est pas déléguer le jugement.

J’y reviens d’ailleurs un peu plus loin, mais retenez déjà cette idée : automatiser une tâche n’automatise pas une responsabilité.

Le webinaire aborde ensuite des enjeux qui, eux, ne sont pas propres à l’architecture — je les ai vus défiler dans absolument tous les secteurs qui touchent à la conception assistée. La propriété intellectuelle, d’abord. Quand un modèle génératif a été entraîné sur des millions de plans existants, à qui appartient le résultat qu’il vous propose ? Question simple, réponse non résolue. Ensuite la protection des données, ce nerf sensible qu’on découvre toujours un peu tard, quand le mal est fait. Et enfin l’économie des agences, qui doit se réinventer — car facturer des heures de dessin n’a plus le même sens quand le dessin se génère en un clic.

On entend aussi des petites voix de plus en plus nombreuses dire que la formation continue est la seule vraie réponse à tout cela. Je suis d’accord, et je parle en connaissance de cause : maîtriser un outil, ce n’est jamais le subir. C’est comprendre ce qu’il fait, pourquoi il le fait ainsi, et surtout ce qu’il ne fait pas. Le risque, sinon, c’est de devenir dépendant d’une technologie souvent opaque — une boîte noire dont on ignore les biais — et fréquemment éphémère, puisque les éditeurs changent de cap aussi vite que les modes changent de saison.

Mais je sens une impatience dans votre regard. Et la souveraineté numérique, dans tout ça ? J’y viens.

Parce que confier la conception du bâti français — ou européen — à des modèles hébergés ailleurs, entraînés ailleurs, gouvernés par des règles qu’on ne maîtrise pas, ce n’est pas un détail technique. C’est une question politique. Ajoutez à cela l’impact environnemental de ces nouveaux processus — l’énergie qu’engloutissent les calculs génératifs n’est pas neutre, et il serait pour le moins paradoxal de concevoir des bâtiments bas carbone à l’aide d’outils qui ne le sont pas eux-mêmes.