La clim, ce péché mignon qu'on nous vend comme une vertu six mois sur douze

Alors on va parler de la pompe à chaleur, ce qui n’était pas franchement le métier de mes rêves quand j’avais huit ans et que je voulais être gardien de but ou dompteur, mais la vie nous emmène parfois vers des sujets qu’on n’avait pas commandés, et me voilà donc en train de vous expliquer, un après-midi de juillet, que la machine qu’on vous vend comme un totem de vertu écologique en janvier est exactement, très exactement, la même que celle qu’on vous fait passer pour une faute morale en août. Ce qui est quand même un tour de passe-passe assez fort, digne d’un élu qui défend deux positions contraires le même jour sans jamais avoir l’air gêné aux entournures.

Techniquement — et je m’excuse par avance, n’étant fiable ni en thermodynamique ni globalement en chiffres, ayant déjà un jour confondu un kilowattheure avec un forfait mobile — la pompe à chaleur ne fabrique rien du tout. Elle déplace des calories, un peu comme on déplacerait un buffet un peu lourd d’une pièce à l’autre : l’hiver, elle le pousse vers l’intérieur, l’été, vers l’extérieur, ce qui est exactement le même geste mais nous vaut un jugement moral totalement différent selon la saison. Un radiateur électrique classique transforme un kilowattheure en un kilowattheure, ce qui est à peu près aussi impressionnant qu’un stagiaire qui rend son rapport à l’heure sans en faire plus. La pompe à chaleur, elle, en restitue trois ou quatre pour le prix d’un, ce qui devrait logiquement lui valoir une ovation permanente plutôt qu’un opprobre saisonnier.

Et puis il y a l’histoire de l’îlot de chaleur urbain, qu’on brandit dans les dîners un peu à la manière dont mon oncle brandissait sa carte syndicale dans les années 90 — avec beaucoup de conviction et assez peu de données récentes. Le soleil, lui, tape sur nos villes avec une puissance d’environ 900 watts par mètre carré, ce qui n’émeut jamais personne parce que le soleil a une bonne image, contrairement à la clim qui rejette entre 50 et 90 watts, soit à peu près l’écart entre une veilleuse et un four à pizza, et c’est pourtant elle qu’on convoque au tribunal. Le CNRS et Météo France, qui ne sont quand même pas des officines financées en sous-main par le lobby du compresseur, évaluent l’impact réel à un demi-degré la nuit, localement — loin des deux degrés qu’on agite comme un épouvantail en conseil de copropriété. Le vrai radiateur urbain, c’est le bitume, qui emmagasine la chaleur toute la journée avec la discrétion d’un percepteur pour la resservir la nuit sans qu’on lui fasse jamais le moindre procès. Quant à la voiture, elle réchauffe l’air de trois à cinq dixièmes de degré, tous les jours de l’année, sans pause hivernale ni trêve estivale, ce qui devrait logiquement lui valoir sa propre chronique indignée. Mais non : on préfère s’acharner sur le climatiseur, qui a le tort de ne fonctionner que l’été et de porter un nom qui sonne mal en société.

Il y a quelques années, on climatisait au R410A, un gaz au pouvoir de réchauffement global d’environ 2088, ce qui est à peu près le score qu’on obtiendrait en confiant le thermostat à une centrale mal lunée. On est passé depuis au R32, autour de 675, et l’industrie lorgne déjà vers le R290 — du propane recyclé, avec un score de 3, soit l’impact climatique approximatif d’un rot. Ce qui signifie, concrètement, que la clim de 2026 a autant à voir avec celle de votre enfance qu’un vieux Nokia avec votre téléphone actuel, et qu’on continue pourtant de lui coller une étiquette de catastrophe héritée d’un autre siècle, un peu comme si on reprochait encore à quelqu’un ses photos de vacances sur pellicule.

Le sommet de l’absurde administratif reste quand même la réglementation RE 2020, qui a inventé un indicateur nommé Degrés-Heures et qui déclare un logement parfaitement conforme même s’il subit l’équivalent de vingt-cinq jours de suffocation par an — ce qui, quelque part dans un bureau du ministère, doit être considéré comme un dommage collatéral tout à fait acceptable, un peu comme on tolérerait un GPS qui nous envoie dans le décor une fois par mois tant qu’il nous ramène bien à la maison le reste du temps. Et pour illustrer ce génie réglementaire, il y a l’histoire, vraie hélas, de la gare de Nantes : trente-sept millions d’euros misés sur le tout-passif, sans clim, conçue par des gens visiblement convaincus que l’été 2025 ressemblerait encore à celui de leurs études, et qui s’est transformée en four à quarante degrés pendant la canicule, obligeant à évacuer voyageurs et commerçants. Un sacré symbole, pour une gare, dont la vocation première est quand même de faire partir les gens plutôt que de les cuire sur place.

Le diagnostic de performance énergétique, lui, ignore purement et simplement les fluides frigorigènes et ne regarde que la consommation électrique, si bien qu’on conseille aujourd’hui à certains propriétaires de débrancher discrètement la fonction froid de leur pompe à chaleur pour ne pas abîmer leur note — comme on cacherait un bulletin un peu faible en pliant soigneusement la page du bas. Et dans le même esprit, comme les plans locaux d’urbanisme interdisent souvent les unités extérieures fixes pour des raisons esthétiques, on se retrouve avec des gens qui, en pleine canicule, achètent en catastrophe des climatiseurs monoblocs — ces machines bruyantes et gloutonnes qui créent une dépression aspirant l’air chaud du dehors par la moindre fissure. C’est à peu près la définition du remède pire que le mal, sauf qu’ici le remède est aussi le mal, avec en prime le bruit d’un aspirateur industriel toute la nuit.

Et puis il y a ce qu’on oublie de dire dans les dîners : que derrière tout ça, il y a des chambres sous les toits, des maisons de retraite, des crèches, où la chaleur ne discute pas et n’attend pas qu’on ait fini de trancher la question esthétique du bloc extérieur. On chauffe à vingt degrés sans y voir une extravagance, mais on regarde de travers celui qui rafraîchit à vingt-cinq, comme si le confort était un droit l’hiver et une faiblesse de caractère l’été. Ce qui m’a rendu, en écrivant tout ça, un peu plus songeur que je ne l’aurais voulu pour un texte sur des compresseurs. On me dira qu’il suffit de planter des arbres, et on aura raison, il faut des arbres, des toitures claires, des rues à l’ombre — mais en attendant qu’ils poussent, ce qui prend, je le rappelle, plus longtemps qu’un mandat présidentiel, il faudra bien que quelqu’un, quelque part, ait le droit d’appuyer sur le bouton bleu sans s’excuser platement auprès du voisinage. Voilà. C’était ma chronique sur la clim. Je vais aller vérifier si la mienne fonctionne encore, ce qui serait un comble.