Ce texte défend la pertinence continue du dessin technique en 2D face à la montée en puissance de la modélisation 3D. L’auteur souligne que les formats DWG restent essentiels car ils constituent la référence juridique et contractuelle incontournable dans les secteurs de la construction et de l’industrie. Bien que la technologie évolue, le format bidimensionnel offre une clarté de communication et une interopérabilité que la 3D ne peut pas toujours égaler de manière économique. L’article met en avant des solutions logicielles comme DraftSight pour gérer efficacement ces flux de travail traditionnels tout en réduisant les coûts. En somme, la 2D demeure un outil fondamental et complémentaire, indispensable à la précision technique et à la gestion des archives historiques.
Sujet qui revient souvent en réunion chez nous. On modélise tout en 3D maintenant mais au moment de sortir un plan d’exé contractuel, on repasse toujours par une bonne vieille mise en plan 2D. Le DWG reste la référence juridique, personne ne signe un modèle 3D. La 3D c’est génial pour la conception et détecter les conflits, mais la 2D est loin d’être morte sur le terrain. Vous le vivez comment de votre côté ?
Que l’on parle de 2D, de 3D, ou même, désormais, de jumeau numérique, on ne parle jamais que d’une seule et même chose : une représentation de la réalité. Autrement dit une simplification. Et une transformation.
Rien de plus. Rien de moins.
Et la différence entre ces trois approches, alors ? Ce n’est pas une différence de nature. C’est une différence de degré. Le degré de transformation que l’on fait subir au réel avant de le poser sur un écran ou sur une planche à dessin.
Vous connaissez tous ce tableau de Magritte — une peinture plutôt qu’un dessin, soyons précis — intitulé *Ceci n’est pas une pomme[1] Effectivement, cette pomme peinte n’est pas une pomme. On ne peut pas la croquer, on ne peut pas la ranger dans un compotier. Mais en même temps, on voit bien que c’est une pomme. Personne ne s’y trompe. Magritte n’a jamais menti : il a simplement rappelé une évidence qu’on préfère oublier, à savoir qu’une représentation, aussi fidèle soit-elle, n’est jamais la chose elle-même.
Alors, la question qui vient naturellement : est-ce qu’une simple ligne peut représenter un mur ? Oui, très certainement. Et c’est même généralement bien suffisant pour fabriquer une construction. On l’a fait pendant des siècles avec une planche à dessin, un té et une équerre, et les bâtiments tenaient debout.
On peut évidemment vouloir aller plus loin, et adjoindre à cette ligne des propriétés supplémentaires : une épaisseur, un matériau, une résistance au feu. On en arrive ainsi tout naturellement au bloc AutoCAD®, voire aux objets des familles Revit®, ces briques intelligentes qui portent en elles une part de la connaissance du bâtiment — ce qu’on appelle, dans le vocabulaire du Building Information Modeling (BIM), une maquette enrichie. La ligne n’a pas changé de nature. Elle a juste appris des choses sur elle-même.
Est-ce que l’esprit humain comprend mieux une conception en 3D plutôt qu’une conception en 2D ? J’entends déjà la réponse toute faite qui vous vient : évidemment, la 3D, c’est plus intuitif, on voit tout de suite le volume, l’ado sur son ordinateur n’a jamais eu besoin d’apprendre à lire un plan pour comprendre Minecraft. Sauf que non. Cela dépend de l’humain.
Pour un novice, la compréhension est peut-être plus immédiate devant un volume qui ressemble à quelque chose de connu. Mais pour une personne du métier, ça n’est pas du tout évident. Un architecte, un ingénieur structure, un dessinateur projeteur qui a vingt ans de plans dans les mains lit une coupe 2D plus vite qu’il ne tournerait autour d’une maquette 3D pour trouver la même information. La 3D ne rend pas automatiquement plus intelligent. Elle rend juste plus spectaculaire.
Une représentation en 2D a d’ailleurs le mérite de la simplification, pour écarter précisément les éléments superflus. C’est même toute sa force : elle ne montre que ce qu’on a choisi de montrer, rien de plus. La 3D, elle, croule parfois sous le détail au point de noyer l’information utile sous l’information décorative.
Et de toute façon — je vous le dis tout net — la 3D n’est jamais, elle non plus, une représentation fidèle de la réalité. Puisqu’on doit y jouer avec les fameux niveaux de détail (Level of Detail, LOD), ces paliers qui décident, projet après projet, de ce qui mérite d’être modélisé et de ce qui peut rester une simple boîte grise. La 3D n’échappe pas à la simplification. Elle la déplace, c’est tout.
Le mur n’est jamais le mur. La pomme n’est jamais la pomme. Et c’est très bien comme ça : on ne construit jamais avec la réalité elle-même, seulement avec ses représentations.
Ceci n’est pas une pomme*, huile sur toile, René Magritte, 1964 — un prolongement tardif de la série La Trahison des images, initiée en 1929 avec la non moins célèbre pipe. ↩︎
