La France a-t-elle (enfin) repris le contrôle de son destin numérique ?
1. Introduction : Le réveil d’un géant longtemps sous perfusion
Nous sommes en mars 2026, et le paysage numérique de l’État français ne ressemble plus à la morne plaine des années 2010. Pendant des décennies, l’administration a vécu sous le syndrome de Stockholm du « contrat Open Bar » : une dépendance chronique, presque pathologique, aux solutions de Microsoft. On achetait des licences comme on achète la paix sociale, tandis que les processeurs de nos ministères chauffaient inutilement pour faire tourner des usines à gaz comme Teams — ce fameux « chauffage central » logiciel, aussi lourd qu’inefficace.
Pourtant, le vent a tourné. « La Suite », cet écosystème d’outils collaboratifs (Tchap, Visio, Docs, Grist), n’est plus un prototype de laboratoire pour « barbus » idéalistes. C’est une réalité en production, belle, fluide, et déployée dans 15 ministères. Et si, après quarante ans de fiascos industriels et de sédimentation de la dette technique, l’État avait enfin trouvé la recette d’une souveraineté effective ?
2. Leçon n°1 : Préférer les ingrédients à la salade toute prête
La première rupture est philosophique. Samuel Paccoud, le maître d’œuvre derrière ce chantier, l’exprime avec une clarté désarmante : « Le bon niveau d’abstraction, ce sont les ingrédients, pas la salade. »
Installer une solution monolithique « sur étagère », comme Nextcloud, est ce qu’il appelle une stratégie de perdant. Pourquoi ? Parce qu’on passe son temps à essayer de « tordre » un produit fini pour l’adapter aux besoins spécifiques de l’État, au prix d’une expérience utilisateur (UX) dégradée. La DINUM a choisi la voie de l’artisanat de haute précision :
- Les ingrédients : Des briques open source de pointe (LiveKit pour la visio, Matrix pour la messagerie, Yjs pour l’édition collaborative).
- La recette : Un assemblage maison qui permet une vélocité totale et un contrôle absolu du « dernier kilomètre » technologique.
C’est ce passage du monolithe à la composabilité qui permet aujourd’hui à l’État de ne plus subir la roadmap d’un éditeur, mais de dicter la sienne.
3. Leçon n°2 : Le « Geste de Courage » de ProConnect
La plus grande difficulté du numérique n’est pas le code, c’est la distribution. Comment inciter 2,5 millions d’agents à délaisser leurs habitudes pour de nouveaux outils ? La réponse tient en un acte de bravoure technique : la suppression pure et simple du champ « login/mot de passe ».
En imposant ProConnect (le SSO ministériel) comme point d’entrée unique et sans friction, la DINUM a réussi une captation stratégique du flux. Passer de 15 000 à 2,5 millions d’utilisateurs potentiels en quelques mois n’est pas un miracle, c’est l’utilisation de l’identité comme vecteur de distribution. L’agent est à « un clic » de son outil. Plus de « Bienvenue sur Webex » ou de procédures d’inscription labyrinthiques. C’est le test du « Vous m’entendez ? » : si les premiers mots d’une visio sont « Salut, ça va ? », c’est que la technique a gagné.
4. Leçon n°3 : 40 millions contre 1,2 milliard, le compte est bon
Les détracteurs du « Make » hurlent souvent au gaspillage d’argent public. Regardons les chiffres avec la froideur d’un auditeur de la Cour des Comptes, mais avec la mémoire d’un historien.
- Le coût de La Suite : Environ 40 millions d’euros (investissement et maintenance sur deux ans).
- Le coût des fiascos historiques : Louvois (solde des militaires), l’ONP (paie) et SIRHEN (RH Éducation Nationale) ont coûté la bagatelle de 1,25 milliard d’euros de fonds publics, pour des résultats souvent nuls.
Dépenser 40 millions pour équiper 2,5 millions d’agents, c’est investir une fraction dérisoire des économies réalisées sur les licences Microsoft que l’on ne paie plus. C’est aussi rompre avec l’habitude toxique des cabinets de conseil : plutôt que de verser un milliard par an à McKinsey ou Accenture pour des rapports sur la transformation, l’État réinvestit dans son propre patrimoine logiciel.
5. Leçon n°4 : Le modèle « Volley-ball » ou la fin de l’externalisation massive
La Suite, c’est une équipe de 78 personnes. Ce ne sont pas des gestionnaires de contrats, mais des « tech » (Centraliens, ex-CTOs, designers) qui « tiennent la baraque ». Samuel Paccoud utilise la métaphore du volley-ball : une squad agile où chacun a sa spécialité (réception, passe, attaque) mais où tout le monde joue le même ballon.
Cette internalisation des talents est la clé de la continuité de l’État. Contrairement aux ESN (ex-SSII) qui vendent du « jour-homme » sans vision produit, cette équipe traite le numérique comme un sport collectif. Ils ne font pas de la « maintenance », ils pratiquent le craftsmanship. Quand un bug survient, il est corrigé en interne ; quand une brique mondiale comme LiveKit doit être améliorée, ils font une pull request. L’État redevient un acteur du monde libre, capable de se tenir sur les épaules des géants.
6. Leçon n°5 : Le logiciel libre comme traduction de « Liberté, Égalité, Fraternité »
Il y a quelque chose de profondément gaullien, voire révolutionnaire, dans cette démarche. Richard Stallman lui-même rappelait que la licence GPL s’était inspirée des valeurs françaises :
- Liberté : Respect de l’autonomie de l’utilisateur.
- Égalité : Aucun pouvoir discrétionnaire d’un éditeur sur la communauté.
- Fraternité : La coopération comme destin commun.
En choisissant le Libre, l’État ne fait pas que des économies ; il aligne son architecture technique sur ses principes républicains. C’est une réponse cinglante à l’open-washing des GAFAM qui prétendent être ouverts tout en verrouillant l’accès à la contribution.
7. Leçon n°6 : Répondre aux lobbys par la stratégie « Spine & Magic »
L’offensive des éditeurs propriétaires (via la BSA) et de certains acteurs privés criant à la « concurrence déloyale » est révélatrice. La réponse de l’État doit être ferme : sa mission est de permettre l’exercice de la souveraineté nationale, pas de subventionner des yachts de PDG par des achats de licences inutiles.
La stratégie est claire : « Make the Spine, Buy the Magic ». L’État construit le socle (la colonne vertébrale collaborative), car c’est une infrastructure souveraine. Il achète l’innovation de pointe — la « magie » — auprès d’acteurs comme Mistral AI. En créant ce socle de communs numériques, l’État ne ferme pas le marché ; il fait remonter le « niveau de la mer ». Il abaisse la barrière à l’entrée pour les startups françaises qui peuvent désormais innover au-dessus d’une infrastructure ouverte et interopérable.
Conclusion : La Suite de la Suite
Aujourd’hui, « La Suite » fait parler d’elle jusqu’au New York Times. Le pari est en passe d’être gagné : l’administration a prouvé qu’elle pouvait produire des outils plus performants et plus sexy que le secteur privé hégémonique.
Le modèle est désormais mûr pour l’export : hôpitaux, collectivités territoriales, et même nos voisins européens observent avec envie cette « distribution » française. Cependant, une ombre plane à l’horizon 2027. Le code est libre et pérenne, mais la volonté politique le sera-t-elle ? Le numérique souverain n’est pas un acquis, c’est une lutte de chaque instant contre le retour des solutions de facilité. Le code est là, l’usage est là. Il ne reste plus qu’à s’assurer que l’État ne retournera pas, par paresse, se chauffer au radiateur Microsoft.
source: La Suite numérique de l’État : critique des critiques – Framablog