Vous marchez en forêt un dimanche après-midi, et vous piétinez sans le savoir les vestiges d’un puits de mine effondré depuis un siècle, ou les fondations d’un mur que plus personne n’a regardé depuis Napoléon III. Ça vous parle ? Non, évidemment que non. Et c’est bien tout le problème : le sol français regorge de structures que la végétation a patiemment recouvertes, et nous passons notre vie à marcher dessus sans jamais songer à aller voir en dessous.
Sauf que maintenant, on peut. Et gratuitement, s’il vous plaît.
J’y viens.
Le principe repose sur une technologie qu’on appelle le Light Detection and Ranging (LiDAR), un balayage laser embarqué en avion qui envoie des millions d’impulsions vers le sol et chronomètre leur retour au photon près. Certains de ces rayons traversent les trouées du feuillage et viennent taper directement la terre, la roche, le vieux mur oublié. Le résultat est un nuage de points en trois dimensions, littéralement des millions de petites coordonnées XYZ suspendues dans l’espace, qui décrivent à la fois la canopée, le sous-bois et, si on sait s’y prendre, ce qu’il y a dessous.
Et qui prend la peine de survoler la France entière au laser et de nous offrir la donnée sur un plateau ? L’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), avec son projet Lidar HD. Voilà quelque chose qui mérite d’être souligné : une institution publique qui numérise le relief national au centimètre près et qui le distribue sans un centime de licence, sans compte à créer, sans module complémentaire à acheter en plus. Je vous laisse méditer sur cela, vous qui avez déjà dû batailler avec un abonnement logiciel pour débloquer une fonctionnalité qui existait déjà dans la version d’il y a dix ans.
Mais qu’allez-vous faire de ce nuage de points une fois téléchargé ? C’est là qu’entre en scène QGIS®, un système d’information géographique (SIG) libre et gratuit, qui n’a strictement rien à envier aux poids lourds commerciaux du secteur. On l’installe, on importe les dalles Lidar HD correspondant à sa région, et on se retrouve avec, littéralement, un morceau de France flottant dans son écran.
Vous me connaissez : dès qu’on me parle de nuage de points et de classification, le dessinateur industriel qui sommeille en moi se redresse d’un coup. Car la manipulation qui suit n’est pas sans rappeler ce qu’on fait en relevé scan-to-BIM sur un chantier, sauf qu’ici, le chantier, c’est un massif forestier entier. Chaque point du nuage porte une étiquette : végétation, bâti, sol. Il suffit de dire à QGIS de n’afficher que les points classés « sol » pour voir la végétation s’évaporer purement et simplement de l’écran. Magique.
Ce qui reste alors n’est plus une forêt, c’est un scanner du terrain nu, avec ses failles, ses fossés, ses tumulus et, parfois, ces trous suspicieusement circulaires qui trahissent un ancien puits de mine que personne n’avait cartographié. On entend aussi des petites voix de plus en plus nombreuses, du côté des archéologues amateurs comme des chercheurs de patrimoine industriel, dire que le Lidar HD a fait progresser leurs relevés de terrain plus en deux ans que les cinquante précédentes années de prospection à pied. Rien moins que ça.
Reste à rendre tout cela lisible pour l’œil humain, parce qu’un nuage de points classé, aussi révélateur soit-il, ressemble encore à un ciel étoilé plutôt qu’à un paysage. C’est là qu’on bascule vers le modèle numérique de terrain, qu’on habille d’un ombrage directionnel : on choisit un azimut et une hauteur de soleil virtuel, on ajuste le contraste, et le relief se met soudain à sculpter des ombres portées d’une netteté que le soleil réel, lui, ne vous offrira jamais avec autant de constance. On peut pousser jusqu’à la texture et au rendu 3D complet dans QGIS, avec une exagération verticale qui accentue les reliefs discrets, ces légers renflements qu’on ne remarquerait jamais en marchant dessus.
Et Google Maps® dans tout ça ? La belle affaire. Une vue satellite reste une photographie prise depuis l’espace, magnifique pour se repérer, totalement aveugle dès qu’un arbre s’interpose. Le Lidar HD, lui, ne photographie rien : il mesure. La nuance est de taille, et c’est précisément elle qui permet de voir un relief là où la cartographie classique ne montre qu’une tache verte uniforme.
Alors la prochaine fois que vous irez marcher en forêt, pensez-y : sous vos pieds, il y a peut-être un mur, un puits, une trace que quatre-vingts ans de ronces ont fini par avaler. Le sol, lui, n’a jamais rien oublié. Il suffisait d’un laser et d’un peu de curiosité pour le lui faire avouer.