Les mathématiques modernes, ou les maths modernes comme on disait à l’époque, une expression qui a dû traverser l’enfance d’un paquet d’entre vous sans qu’on vous explique jamais pourquoi elles étaient modernes, ni modernes par rapport à quoi exactement, ce qui est quand même une question qui mérite qu’on s’y arrête, ou pas, libre à vous. Selon votre âge, vous êtes peut-être entré en sixième en pleines maths modernes, comme moi, dix ans, cartable trop lourd, et la certitude tranquille de tomber en direct sur la toute première promotion de ce truc-là, une nouveauté absolue pour les élèves, mais aussi, ce qui est plus inquiétant, pour la plupart des professeurs, et très certainement pour l’intégralité des parents, qui devaient regarder nos cahiers avec l’air perdu d’un chat devant une notice IKEA en suédois. C’est cette histoire, curieuse et assez peu connue, qu’on va dérouler ici.
Avant, donc, on faisait des mathématiques anciennes, ce qui voulait dire qu’on vous demandait à quelle vitesse se vidait une baignoire ou à quelle heure un train arrivait dans une ville, des questions qui avaient au moins le mérite de ressembler vaguement à la vie, même si personne n’a jamais vraiment eu besoin de calculer le débit d’une baignoire dans son existence d’adulte, sauf peut-être Bernard Tapie. Avec les maths modernes, on vous expliquait ce qu’était un ensemble vide, et je me souviens très bien du regard interrogateur de toute la classe, moi compris, tourné vers le professeur, qui n’en menait pas large lui non plus, parce qu’au fond il n’en savait pas beaucoup plus que nous sur l’intérêt profond d’avoir un ensemble dans lequel il n’y a rien, ce qui est quand même un concept qu’on pourrait résumer en une phrase et qui nous a occupés plusieurs années. De la sixième à la troisième à peu près, on n’a jamais eu la moindre réponse à ce genre de question. On faisait des maths modernes comme on aurait fait de la physique théorique dans un sous-sol, sans aucun rapport avec le monde réel, une discipline flottante, posée là, sans mode d’emploi.
Et puis, quelques décennies plus tard, on découvre que tout ça servait à quelque chose, en particulier à l’informatique, ce qui est tout de même un comble quand on y pense. Aucun professeur, à l’époque, n’a jugé utile de nous le dire, ce qui m’a, comme beaucoup d’élèves de ma génération, à peu près dégoûté des mathématiques pour un bon moment, une discipline entière sacrifiée sur l’autel du silence pédagogique. C’est triste, c’est étrange, et c’est cette histoire-là qu’on vous raconte, avec, on l’espère, un peu de passion.