La philosophe Anna Lombert développe plusieurs arguments pour critiquer l’usage du terme « intelligence artificielle », qu’elle considère comme idéologique et trompeur. Voici ses principaux points de critique :
- Un terme à visée promotionnelle et financière : Historiquement, l’expression a surtout servi à attirer des financements pour construire des machines censées reproduire le raisonnement ou le langage humain. Elle le qualifie de terme « promotionnel ».
- Une comparaison toxique entre l’humain et la machine : Parler d’intelligence artificielle invite à mettre en compétition les performances algorithmiques et humaines. Cela peut induire chez les humains le sentiment qu’ils ne sont pas assez performants ou qu’ils vont être remplacés, ce qui a pour enjeu politique de les rendre moins exigeants sur leurs conditions de travail ou leurs salaires.
- L’anthropomorphisation des machines : L’usage de termes comme « intelligence » ou « neurones » assimile les machines à des humains. Pour Anna Lombert, cela crée un rapport fantasmatique avec la technologie, nous piégeant dans l’idée que la machine serait un « double » de l’humain. Cette confusion est renforcée par le design des outils (comme l’usage du « je » par les chatbots), ce qui peut créer une dépendance émotionnelle.
- Une stratégie de dépolitisation : En utilisant des métaphores anthropomorphiques (intelligence, conscience algorithmique), on masque la présence des décideurs humains derrière l’anonymat de la machine. Cela cache le fait que ces systèmes sont entraînés selon des valeurs et des objectifs économiques ou politiques précis, transformant un enjeu politique en un simple prolongement technique « naturel ».
- Une erreur de catégorie technique : La philosophe préfère les termes d’« automate numérique » ou d’« automate computationnel ». Selon elle, ces outils s’inscrivent dans la généalogie des technologies d’automatisation (comme les machines-outils des révolutions industrielles) et non dans celle de l’intelligence humaine. Elle souligne que ce que nous vivons est une « automatisation des savoirs pensés » et non l’émergence d’une intelligence autonome.
- L’absence d’intelligence réelle : Elle soutient que soit l’IA n’existe pas car il s’agit d’automates, soit elle a toujours existé car l’humain a toujours utilisé des « prothèses » (écriture, outils) pour penser. De plus, ces systèmes fonctionnent sur des calculs de probabilités, ce qui est le contraire de la recherche de la vérité ou de la singularité qui caractérise l’intelligence humaine.
Pour contrer l’argumentation d’Anna Lombert, on peut s’appuyer sur plusieurs points soulevés dans les sources, en inversant la perspective ou en soulignant les opportunités offertes par cette technologie. Voici une argumentation structurée pour défendre l’utilisation et le potentiel de l’intelligence artificielle :
1. Une légitimité fonctionnelle du terme « Intelligence »
Même si Anna Lombert préfère le terme d’« automate computationnel », on peut soutenir que le terme « intelligence » est légitime car il décrit la finalité fonctionnelle de la machine. Dès 1950, Alan Turing proposait d’attribuer aux ordinateurs la « faculté de pensée » non pas parce qu’ils sont biologiques, mais parce qu’ils peuvent accomplir des tâches complexes (raisonnement, langage, jeu) jusque-là réservées aux humains. L’intelligence ne serait pas une essence propre à l’humain, mais une capacité à résoudre des problèmes, ce que les IA font avec une efficacité redoutable, comme le montre la victoire de Deep Blue aux échecs.
2. L’IA comme ultime étape de notre « nature prothétique »
La philosophe admet elle-même que l’humain est un « être intrinsèquement prothétique » qui ne pense jamais sans support (écriture, images, outils). Dès lors, l’IA ne serait pas une rupture toxique, mais le prolongement logique de l’évolution technique humaine, au même titre que l’invention de l’imprimerie ou de l’écriture. Si l’écriture a permis de fixer la pensée pour mieux l’organiser, l’IA pourrait être vue comme une prothèse supérieure permettant de traiter une complexité d’informations que le cerveau humain seul ne peut plus gérer.
3. Un catalyseur de créativité et d’imaginaire
Loin de n’être qu’une machine à produire de l’« insignifiance », l’IA est perçue par certains créateurs comme un formidable levier d’imagination. L’écrivain Alain Damasio se dit par exemple « sidéré » par la capacité de création de l’IA sur des univers imaginaires et de science-fiction. Pour un artiste, l’IA n’est pas forcément un remplacement, mais un partenaire de jeu qui permet d’explorer des pistes inédites (« bifurcations ») que sa seule mémoire singulière n’aurait pas envisagées.
4. Le potentiel du « Remède » dans le Pharmakon
En reprenant le concept de pharmakon (à la fois poison et remède) cité par Lombert, on peut insister sur le versant « remède ». L’histoire montre que chaque révolution technique a suscité des craintes (comme Platon craignant que l’écriture ne détruise la mémoire), mais a fini par produire de nouveaux savoirs et de nouvelles organisations politiques bénéfiques, comme la démocratie grecque. Au lieu de rejeter l’IA, on peut y voir un outil qui, s’il est approprié collectivement, peut renforcer nos « capacités psychiques et collectives » au lieu de nous déposséder.
5. Vers une augmentation plutôt qu’une aliénation
Si l’IA peut engendrer une « dette cognitive » dans certains contextes, elle peut aussi libérer l’humain des tâches cognitives répétitives et fastidieuses. C’est l’argument de l’automatisation des savoirs : en déléguant les calculs probabilistes massifs à la machine, l’humain pourrait se recentrer sur ce qui constitue sa véritable singularité, comme le jugement éthique ou la décision politique. De plus, le développement de la technodiversité et du pluralisme algorithmique (comme l’outil Tournesol) prouve que nous pouvons concevoir des IA qui soutiennent l’attention et les jugements humains plutôt que de les capturer.