L'importance du dessin dans le projet architectural

L’Épaisseur du Trait : Julien Boidot et l’Importance du Dessin dans le Projet Architectural

Introduction : La conférence de Julien Boidot à l’ENSAP Lille

Le 8 mars 2022, Julien Boidot intervenait à l’ENSAP Lille pour affirmer une position radicale dans le champ de la production architecturale contemporaine. Loin de l’image d’Épinal du dessinateur d’exposition, Boidot se revendique praticien, utilisant le trait comme un instrument de résistance contre la vacuité des rendus 3D lissés. Sa thèse est limpide : le dessin n’est pas un exercice de représentation post-factum, mais un outil opérationnel de synthèse entre la rigueur constructive, la vérité des usages et l’ancrage territorial. À travers le concept de « facture ordinaire », il explore comment l’économie de moyens, loin d’être une contrainte, devient le moteur d’une exigence esthétique et savante appliquée aux territoires délaissés.

Le dessin comme protocole de médiation et effacement de l’ego

Pour Julien Boidot, le dessin — et singulièrement le dessin à la main — agit comme un « protocole commun ». Cette approche a été déterminante dans sa collaboration avec l’agence PNG pour le groupe scolaire de Neuvecelle (Haute-Savoie).

  • Unification par le trait : En imposant le dessin manuel dès la phase de concours (plans, coupes perspectives, perspectives d’ambiance), les partenaires ont instauré un langage partagé qui neutralise les velléités d’ego architectural pour se concentrer sur l’unité de l’œuvre.
  • Médiation collective : Le dessin devient le support d’une pensée commune, permettant d’articuler une programmation complexe (école, bibliothèque, gymnase, restaurant) au sein d’une topographie exigeante face au lac Léman.

La « coupe perspective » : Synthèse des échelles et atlas constructif

Inspiré par l’ouvrage Graphic Anatomy de l’Atelier Bow-Wow, Boidot privilégie la « coupe perspective » au détriment des simulations numériques. Ce choix théorique permet de « tenir » simultanément trois dimensions critiques du projet :

  1. L’anatomie constructive : La mise à nu de l’assemblage technique (charpente bois, maçonnerie de brique, jonctions).
  2. La vie domestique : La représentation de l’usage et du confort (mobilier dessiné, personnages, climats intérieurs).
  3. L’épaisseur du sol : La relation physique au paysage, du seuil immédiat jusqu’à la ligne d’horizon.

Cette ambition de synthèse a trouvé son expression monumentale dans la fresque de 32 mètres réalisée pour la Biennale de Venise (« Nouvelles Richesses »). Véritable atlas de la construction alternative, ce dessin à la main lie l’acte de bâtir — que ce soit en pierre, en bois ou en brique — à la géologie et au sol qui l’accueille.

La reconquête des compétences : Dessin technique et Construction Critique

Boidot appelle à une « reconquête des compétences » par l’architecte, qui doit s’extirper de la simple gestion de projet pour redevenir maître d’œuvre au sens plein. Cette souveraineté passe par la réappropriation des outils de prescription : le tableau Excel et le CCTP (Cahier des Clauses Techniques Particulières).

  • Construction critique : En maîtrisant l’économie du détail, l’architecte peut « anoblir » des matériaux industriels ou ordinaires issus des catalogues standards (parpaing, brique, tôle, polycarbonate).
  • L’élément à double fonction : Fidèle aux préceptes de Robert Venturi, Boidot dessine des éléments capables de remplir plusieurs rôles : un mur en brique apparente est à la fois structure, parement esthétique, isolation acoustique et support de gaines techniques.
  • La précision des points singuliers : C’est dans le dessin des rives de toiture, des descentes d’eau et des seuils que se joue la mutation d’un bâtiment standard en une architecture de haute culture.

Le dessin comme preuve technique et gage de sérieux

Le dessin technique chez Boidot sert également à lever les freins administratifs et sécuritaires. Ses projets, bien que radicaux, sont rigoureusement « DTU compliant » (conformes aux règles de l’art). Le dessin devient alors une preuve de faisabilité face aux maîtres d’ouvrage et aux bureaux de contrôle.

L’exemple de l’école de Guessélard est emblématique :

  • Calpinage et structure : Le dessin exhaustif de la brique intègre les contraintes parasismiques (zone 2) en transformant les chaînages nécessaires en motifs ornementaux structurels.
  • Ingénierie climatique : En collaboration avec l’ingénieur Jean Souviron, Boidot a utilisé des modélisations CFD (Computational Fluid Dynamics) pour justifier la viabilité de « cheminées thermiques » en brique. Ce dispositif de ventilation naturelle, loin d’être un gadget technologique, devient un signal architectural fort.
  • Matérialité minérale : Le choix de la tôle en fibrociment (en réalité du béton) souligne une volonté de continuité minérale avec l’existant. Ce matériau réagit à l’humidité, changeant de teinte selon la météo, réinscrivant le bâtiment dans le temps long du paysage.

Marigné-Laillé et l’acceptabilité du défaut

Le projet de la salle polyvalente de Marigné-Laillé (Sarthe) illustre l’aboutissement de la méthode Boidot appliquée à la transformation de l’existant.

  • Déshabillage intelligent : En utilisant le protocole graphique du « noir/rouge/jaune » (noir pour l’existant, rouge pour l’ajout, jaune pour la démolition), Boidot opère une sélection rigoureuse des capacités porteuses de l’infrastructure des années 80.
  • Honnêteté du chantier : La précision du dessin autorise ce que Boidot nomme l’« acceptability of defect » (acceptabilité du défaut). En révélant la matière brute — les efflorescences salines, les coulures de joints, la trace du travail des compagnons — le projet raconte une histoire humaine et climatique.

Conclusion : Un dessin pour le chantier

En définitive, pour Julien Boidot, le dessin n’appartient pas au registre de l’archive ou de la séduction, mais à celui de la construction. C’est la précision extrême du trait technique qui permet de transformer le « ordinaire » en « savant ». En maîtrisant la prescription et l’assemblage, l’architecte redonne à la matière brute une intentionnalité manifeste. Le dessin est ici l’outil suprême qui rend la vérité constructive non seulement acceptable, mais désirable.