Le journal allemand Die Zeit vient de publier un article sur la perte annoncée de notre capacité à réfléchir, victime collatérale de l’intelligence artificielle. Et je dois vous avouer, à brûle-pourpoint, ce que cette lecture m’inspire : on tient là une énième variation sur une antienne bien connue, celle qui voit dans chaque avancée de l’humanité un recul déguisé. Un poncif, ni plus ni moins.
Alors posons la question franchement. L’humanité a-t-elle perdu ses capacités de réflexion le jour où sont arrivées les calculatrices électroniques ? Les a-t-elle perdues avec la télévision ? Avec le téléphone ? Avec chacune de nos inventions, en somme ? Non, non. Vous n’y êtes pas du tout. Et rien, absolument rien, ne vient étayer cette hypothèse qui revient pourtant en boucle à chaque saut technologique.
J’y viens par un souvenir personnel. Au collège, on nous faisait faire des résumés de texte. J’ignore si cet exercice existe encore, mais je peux vous dire une chose : l’intelligence artificielle le fait aujourd’hui infiniment mieux que je n’aurais jamais su le faire. Et je ne vais certainement pas m’en plaindre.
Mais voilà où le raisonnement de ceux qui critiquent l’IA sans jamais l’avoir vraiment pratiquée s’effondre. Personne, mais absolument personne, ne fait produire un résumé par une intelligence artificielle sans en vérifier le résultat. Et c’est précisément dans ce travail de vérification, dans cet examen critique de ce que propose la machine, que l’intelligence humaine s’exerce. Elle s’exerce même davantage, puisque tous les éléments de jugement lui sont présentés rapidement et clairement, sans le brouillard habituel. Je n’ai jamais aussi bien compris comment résumer un texte qu’en observant la manière dont l’IA s’y prenait, avec une efficacité déconcertante. Les quelques annotations au stylo rouge de mon professeur de français, dans la marge de mes rédactions, ne m’avaient quasiment rien appris en comparaison. Voilà qui devrait faire réfléchir plus d’un pourfendeur de l’IA.
Non, notre niveau de réflexion ne baisse pas à cause de l’intelligence artificielle, et il ne baissera pas davantage demain. Je le constate tous les jours, et j’en suis intimement persuadé : c’est même tout le contraire qui se produit.
Mais que vient faire ici la question de la connaissance, me direz-vous, puisque je parlais de réflexion ? J’y viens. Car il faut distinguer les deux, et se demander si notre niveau de connaissance, cette fois, décline sous l’effet de l’IA. Eh bien là encore, rien ne l’indique. Pas plus que l’arrivée des premiers livres et des encyclopédies n’a fait reculer le savoir général — je dirais même, naturellement, tout l’inverse. Wikipédia a-t-elle rendu les gens moins savants sur le monde qui les entoure ? La belle affaire que cette crainte-là ! C’est l’exact opposé qui s’est produit : à force d’être consultée, Wikipédia a rendu les gens plus curieux, plus informés, plus armés.
Les informations synthétisées par l’intelligence artificielle empêcheraient-elles les gens de s’y intéresser, de les mémoriser, d’en chercher d’autres ? Je n’y crois pas une seconde.
On retrouve ici, comme pour presque toutes les inventions humaines, cette tendance récurrente à croire que le progrès technique va nous amputer de ce qui fait notre particularité. Je mets quiconque au défi de me prouver que cette hypothèse tient debout. Cela n’a jamais fonctionné ainsi. L’invention des dictionnaires, des encyclopédies, du téléphone, des ordinateurs, n’a jamais rendu l’humanité plus bête. On peut même, sans grand risque, avancer exactement le contraire.
Et c’est bien là tout le paradoxe de nos peurs technologiques : nous craignons toujours de perdre ce que, en réalité, nous n’avons jamais aussi bien exercé.