L’Épopée de Borland : Chronologie et Analyse d’un Empire du Logiciel
L’histoire de Borland est celle d’une ascension fulgurante suivie d’une disparition progressive, marquée par l’innovation technique et des choix de leadership déterminants. Fondée au début des années 1980, l’entreprise a redéfini le développement logiciel avant de succomber à la concurrence et à des crises de gestion internes.
Chronologie de la Société Borland
| Année | Événement Clé |
|---|---|
| 1981 | Fondation de la société MIT (Market in Time) par Niels Jensen, Ole Henrikson et Mogans Glad. |
| 1982 | Rencontre avec Philippe Khan. La société est renommée Borland. |
| 1983 | Lancement de Turbo Pascal 1.0, produit révolutionnaire pour MS-DOS. |
| 1985 | Succès commercial massif : 250 000 copies de Turbo Pascal vendues. |
| 1987-1990 | Expansion agressive avec les gammes Turbo (C, Basic, Prolog, etc.) et acquisition d’ANSA Software (Paradox). |
| 1991 | Acquisition d’Ashton Tate (dBase, Interbase). |
| 1992 | Lancement d’Object Vision pour Windows. |
| 1993 | Lancement de Borland Office (en partenariat avec WordPerfect). |
| 1995 | Lancement de Delphi 1.0. Démission de Philippe Khan de son poste de PDG. |
| 1996 | Anders Hejlsberg quitte Borland pour Microsoft. Sortie de Delphi 2.0. |
| 2003 | Lancement de Kylix (Delphi pour Linux), qui sera rapidement abandonné. |
| Fin 2000s | Vente des actifs restants de Borland à Embarcadero. |
Analyse des Produits Logiciels et Innovations Disruptives
Borland s’est distinguée par sa capacité à créer des outils offrant une vitesse et une ergonomie sans précédent, souvent en utilisant ses propres outils pour les développer.
Les Produits Disruptifs
Turbo Pascal (1983)
C’est le produit qui a véritablement lancé Borland. À une époque où la compilation était un processus long et fastidieux (édition, compilation, liaison, exécution séparées), Turbo Pascal a introduit un environnement de développement intégré (IDE).
- Innovation : Compilation et exécution en une seule touche sans quitter l’éditeur.
- Performance : Là où les compilateurs traditionnels prenaient 5 à 30 minutes, Turbo Pascal compilait en moins de 5 secondes.
- Impact : Proposé à 49,99 $ (contre 300 $ pour la concurrence), il a démocratisé la programmation.
Turbo Vision (1990-1992)
Bibliothèque orientée objet pour Pascal, Turbo Vision permettait de créer des interfaces fenêtrées sous DOS (menus, fenêtres, aide contextuelle).
- Innovation : Elle a servi de modèle pédagogique pour l’apprentissage de la programmation orientée objet (POO).
- Impact : Elle a permis un développement d’applications rapide et structuré, bien avant l’hégémonie de Windows.
Delphi (1995)
Conçu pour répondre à la complexité de la programmation sous Windows, Delphi (nommé en référence à l’Oracle de Delphes) a introduit le concept de RAD (Rapid Application Development).
- Innovation : Utilisation de composants visuels (VCL) écrits en Pascal, permettant de concevoir des interfaces par glisser-déposer tout en conservant un langage de haut niveau puissant.
- Performance : Très peu gourmand en ressources, il fonctionnait sur des machines modestes (4 Mo de RAM) là où la concurrence comme Visual FoxPro en exigeait huit fois plus.
- Impact : Delphi permettait de connecter presque n’importe quelle base de données via un mécanisme universel, révolutionnant le développement d’applications professionnelles.
Outils de Développement et Langages
Borland a décliné son expertise « Turbo » dans presque tous les langages majeurs de l’époque :
- Turbo C / Borland C : Concurrent direct de Microsoft, utilisé pour le développement système et applicatif.
- Turbo Assembler, Turbo Prolog, Turbo Basic, Modula 2 : Des versions optimisées et conviviales de ces langages.
- Kylix : Une tentative de porter l’environnement Delphi sur Linux, qui n’a pas rencontré le succès escompté et a été abandonnée après quelques versions.
Logiciels de Productivité et Utilitaires
Pour diversifier ses revenus, Borland a investi le marché des logiciels de bureau :
- Sidekick : Une suite utilitaire (éditeur de texte, calendrier, calculatrice) résidente en mémoire, très populaire sous DOS.
- Quattro Pro : Un tableur performant qui a concurrencé Lotus 1-2-3 et Microsoft Excel.
- Eureka : Un logiciel spécialisé dans la résolution d’équations différentielles.
Systèmes de Gestion de Bases de Données (SGBD)
Borland a tenté de dominer le marché des bases de données par des acquisitions majeures, mais a peiné à intégrer ces technologies :
- Paradox : Acquis via le rachat d’ANSA Software, réputé pour son moteur efficace.
- dBase : Le standard de l’époque, acquis auprès d’Ashton Tate, mais dont l’intégration a causé des difficultés financières et techniques.
- Interbase : Un SGBD client-serveur complet utilisant le SQL. Borland l’a rendu open source (donnant naissance à Firebird) avant de le repasser sous licence commerciale.
Le Déclin et la Fin d’un Modèle
Le déclin de Borland s’explique par plusieurs facteurs stratégiques et concurrentiels décrits dans l’histoire de la firme :
- Concurrence de Microsoft : Microsoft a intégré ses outils (Visual Basic) ou ses suites bureautiques (MS Office) de manière agressive, souvent à des prix défiant toute concurrence ou gratuitement.
- Changement de tarification : Avec Delphi 2.0, Borland a abandonné sa stratégie de prix bas (passant de 50 $ à une fourchette de 500 $ à 2 000 $), freinant l’adoption massive par les développeurs.
- Crise de gestion : Après le départ de Philippe Khan en 1995 et d’Anders Hejlsberg en 1996, la direction a multiplié les changements de cap, se tournant vers la gestion du cycle de vie des applications (ALM) sans succès notable.
- Virage .NET manqué : Face à l’émergence de la plateforme .NET de Microsoft, Borland n’a pas pu répliquer le succès de ses composants VCL, poussant les développeurs vers C# et Visual Studio.
En fin de compte, l’incapacité de la direction à maintenir une vision cohérente après le départ de ses leaders historiques a conduit à la vente de ses actifs à Embaradero à la fin des années 2000.
Philippe Kahn, une de nos gloires logiciel
Voici une biographie détaillée de Philippe Kahn, l’un des leaders les plus charismatiques et non conventionnels de l’industrie logicielle des années 1980 et 1990.
Origines et personnalité
Philippe Kahn possède un parcours atypique mêlant rigueur scientifique et fibre artistique. Diplômé en mathématiques, il a également reçu une formation de conservatoire, joue du saxophone et est connu pour son esprit rebelle, amateur de moto. Au début des années 1980, il vivait illégalement aux États-Unis, sans « green card », mais avec une vision très claire de la manière dont il souhaitait gagner sa vie dans le secteur technologique.
La fondation de Borland
En 1982, Kahn rencontre trois Danois (Niels Jensen, Ole Henriksen et Mogens Glad) qui avaient fondé une société appelée MIT (Market in Time). Cherchant à s’implanter aux États-Unis, ils intègrent Kahn à l’entreprise, laquelle est renommée Borland sur sa proposition (un nom censé signifier « terre boisée » en langue celtique),. Bien qu’il soit initialement l’associé junior en termes de parts d’actions, sa forte personnalité et sa vision le propulsent au poste de président et PDG, fonction qu’il occupera pendant 12 ans, jusqu’en 1995.
Une vision révolutionnaire du logiciel
Kahn s’est fait connaître par des décisions audacieuses, parfois qualifiées de « hooliganisme » par ses pairs, ce qui lui a valu le surnom de « Kahn le Barbare » dans la presse spécialisée. Sa stratégie reposait sur deux piliers :
- L’efficacité technique : Il voulait créer des environnements de développement conviviaux et des compilateurs ultra-rapides pour éviter aux programmeurs d’attendre de longues minutes lors de la compilation. Cela a mené à la création de Turbo Pascal, qui compilait en moins de 5 secondes là où la concurrence mettait jusqu’à 30 minutes.
- Une politique de prix agressive : Alors que les compilateurs professionnels coûtaient environ 300 $, Kahn a lancé Turbo Pascal à 49,99 $. Ce choix a permis une adoption massive, avec 250 000 copies vendues dès 1985, dépassant de loin toutes les prévisions initiales.
Expansion et rivalité avec Microsoft
Sous la direction de Kahn, Borland s’est diversifié de manière agressive, entrant en concurrence directe avec Microsoft. L’entreprise a lancé des outils de productivité comme Quattro Pro (tableur) et s’est lancée sur le marché des bases de données en acquérant Ansa Software (Paradox) puis Ashton-Tate (dBase).
Toutefois, cette expansion sur tous les fronts simultanément a dispersé les ressources de l’entreprise. Kahn a tenté d’unifier les divisions de langages de programmation et de bases de données, mais a échoué en raison de la complexité des équipes et des produits, ce qui a entraîné des difficultés financières et des licenciements au début des années 1990.
Départ de Borland et succès ultérieurs
En 1995, Philippe Kahn démissionne de son poste de PDG suite à des désaccords avec le conseil d’administration sur l’orientation stratégique de Borland. Il quitte définitivement l’entreprise en 1996.
Sa carrière ne s’arrête pas là :
- Il a fondé plusieurs autres sociétés après son départ.
- L’une de ses entreprises a été vendue à Motorola pour 325 millions de dollars.
- Il s’est ensuite lancé dans le secteur des objets connectés (wearables) dédiés au fitness.
Philippe Kahn est aujourd’hui reconnu comme un leader capable d’anticiper les grandes tendances du marché avant qu’elles n’émergent, ayant marqué l’histoire de l’informatique par son approche radicale de la vitesse et de l’accessibilité des outils de développement.
